Pour les taiwanais, les fantômes errants sont considérés comme la source de troubles sociaux, et donc pour apaiser ces âmes qui n’avaient personne pour les honorer, chaque année durant le septième mois du calendrier lunaire, est organisé le « Pudu »(普渡), un rituel qui allie croyances bouddhistes et taoïstes.

Cependant, les cérémonies et les rites de ce mois ne représentent pas seulement la peur et le respect que la société taiwanaise a pour les fantômes et les dieux, mais ils transmettent aussi la compassion religieuse et fraternelle que ressentent les taiwanais pour les âmes de ceux qui sont morts dans un pays étranger.

La signification des fantômes dans la croyance Han

Le septième mois du calendrier lunaire est communément appelé le « Mois du fantôme », et le rite « Pudu » au milieu de ce mois est une cérémonie sacrificielle importante dans la société, lorsque nous offrons des sacrifices à ces personnes errantes qui ne peuvent être réincarnéee et qui n’ont personne pour leur offrir un sacrifice. La liste ci-dessous explique le système de croyance des dieux et des esprits, et nous aide à comprendre la signification du « Mois fantastique » dans la croyance locale :

  • L’Empereur de Jade 玉皇大帝
  • Kuanyin, Matsu 觀音, 媽祖
  • Paosheng, Chingshui 保生大帝, 清水 祖師
  • Le Sage King Kaichang, le Roi des Trois Montagnes 開 漳 聖王, 三 山 國王
  • Le dieu de la terre 土地公
  • Les ancêtres de quelqu’un 祖先
  • Les âmes égarées

La divinité la plus élevée dans le monde céleste est l’empereur de Jade, viennent ensuite des divinités telles que Kuanyin et Matsu. Au bas de la liste se trouve le dieu de la Terre, et arrivent les ancêtres de chaque famille, dont les descendants sacrifient fausses monnaies et autres offrandes. Les âmes errantes, les derniers dans la pile, sont celles qui n’ont pas de descendants pour les honorer, et parce-que ces âmes égarées n’ont personne pour leur offrir un sacrifice, elles peuvent constituer une source majeure de troubles sociaux.

Le rite Pudu mélange la croyance taoïste et bouddhiste

Lanternes pour guider les noyés

Le Pudu, ou «Salut universel», tenu au septième mois, est principalement pour les âmes errantes, cause possible de tant de problèmes dans la société. Le rite Pudu mélange non seulement les croyances animistes des Han sur les esprits et les âmes mortes, mais aussi la pensée taoïste et bouddhiste, on l’appelle d’ailleurs souvent le «Chungyuan Pudu» ou le «Rite Ullambana». Le nom «Chungyuan Pudu» est lié au taoisme.

Dans le panthéon taoïste, il y a les « Trois Officiels », du ciel, de la terre et des eaux. L’officier de la Terre est chargé de l’absolution, et le 15ème jour du septième mois du calendrier lunaire (le jour connu sous le nom de Chungyuan), jour de son anniversaire, il descend parmi les mortels et décide qui est bon et qui est mauvais, qui souffrira et qui aura la bonne fortune. C’est ce jour-là que les prêtres taoïstes sont alors envoyés dans les cimetières, dans les temples, pour accomplir le « Ke Yi », un rite de « pardon » qui sauve ces âmes solitaires, dont certaines avaient commis de graves péchés dans leur vie humaine.

« Ullambana » est un mot sanskrit (langue des textes religieux bouddhistes) qui signifie offrir de la nourriture aux âmes des morts et les sauver de leurs souffrances, c’est ce que Bouddha a demandé à son disciple Mahamaudgalyayana pour sa mère. Il lui a aussi dit qu’au 15ème jour du septième mois, il devrait offrir à la Sangha, la communauté monastique bouddhiste, des « centaines de saveurs et les cinq fruits ».

Les différentes périodes du Pudu

Le Pudu a plusieurs périodes bien définies : invitation des fantômes à venir dans le monde des mortels, leur offrir de la nourriture et autres offrandes, réciter ses sutras, et les faire disparaître.

L’ouverture de la « grande porte des fantômes », souvent symbolisée par une cérémonie d’ouverture des portes de temples anciens qui abritent des centaines d’urnes avec les restes d’anciens morts lors d’affrontements (« le soldat inconnu » chez les occidentaux), est le premier segment du Pudu, on invite les âmes errantes à venir « du monde souterrain à la lumière ». Pour que le passage de l’un à l’autre soit plus doux pour ces fantômes et donc moins dangereux pour les humains, les taiwanais installent des lanternes devant les temples qui guideront les fantômes vers des autels de nourritures et offrandes. Plus le quartier est lumineux, plus les fantômes seront nourris. C’est pour cette raison que chaque temple doit considérer la quantité d’alimentation qu’ils peuvent fournir, afin d’éviter d’avoir trop ​​de fantômes et trop peu à offrir, ce qui pourrait mettre les fantômes en colère et apporter le malheur sur les humains. Craignant que des fantômes aient peur du monde des mortels et ne puissent pas se nourrir, des villes comme Lukang ont des patrouilles spéciales qui vont de temple en temple vérifier que les offrandes sont bien suffisantes. Il y a aussi des cérémonies où des lanternes sont envoyées dans les rivières et lacs, montrant la voie aux âmes des noyés.

Enfin, il faut aussi divertir les fantômes durant ce mois. Des troupes de théâtre s’installent alors près des temples, et des processions parfois aux cortèges bigarrés sont organisées, comme à Keelung, ville portuaire du nord de Taiwan, l’un des sites les plus importants durant le mois des fantômes. Une cavalcade de chars décorés aux couleurs des temples de la ville, d’associations dont les participants peuvent être grimés en héros de bandes dessinées, des cortèges de clubs de majorettes et de lycées, ou encore de groupes religieux comme le Falung Gong, parcourent la ville pour le grand plaisir des spectateurs.

Offrir de la nourriture

L’offrande de nourriture est le rite le plus important du Pudu, les croyants offrent des plats variés et conséquents pour assainir les appétits des fantômes, un rite effectué par les particuliers devant leurs maisons, mais aussi les entreprises et bureaux devant leurs locaux. A ce propos, si une entreprise n’a pas le temps de faire des offrandes, elle peut faire un don en argent à une association caritative. En complément de la nourriture, les taiwanais offrent également de nouveaux vêtements qui devraient plaire aux fantômes. La croyance veut que si toute la nourriture offerte est avalée par les fantômes, ils donneront la bonne fortune à la famille ou au temple. Cette croyance particulière permet de belles compétitions d’offrandes de mets savoureux et bien décorés. Outre l’offre de nourriture, les gens récitent également des sutras pour les âmes égarées, afin qu’elles puissent, bien repus, trouver le paradis.

Offrandes devant les bureaux et lieux publics

La fin du rite Pudu est la « fermeture de la porte des fantômes » le 29e jour du Septième mois du calendrier lunaire. Au crépuscule ce jour-là, les gens organisent des « dîners d’adieu » à l’extérieur de leurs maisons, et les lanterne devant les temples sont démantelées, annonçant la fin du rite Pudu. Parfois, craignant que des fantômes solitaires réclament de retourner dans le monde souterrain et nuisent aux mortels, les temples invitent Chung Kuei, une divinité qui protège les humains des esprits maléfiques, pour escorter ces fantômes vers le paradis.

La signification particulière des âmes errantes dans la société taiwanaise

Le rite Pudu est traditionnellement le plus important dans la société taiwanaise. À partir du dix-septième siècle, des chinois Han ont pris le risque de venir à Taiwan en traversant le détroit pour une nouvelle vie pleine d’espoir. Il arrivait ques des personnes seules arrivèrent à Taiwan, aidant dans les villages et les communautés, défendèrent les habitants contre les attaques des aborigènes. A leur mort, n’ayant aucune famille, il n’y avait personne pour les enterrer et s’occuper de leurs âmes, la communauté alors recueillait des fonds pour les enterrer et organisait le Pudu pour les honorer. Ce rite n’est pas seulement dédié au âmes solitaires Han, mais aussi à l’étranger, mort loin de sa famille, de son pays.

Cérémonie du Pudu au cimetière français de Keelung ©BFT

A ce sujet, il y a un cimetière français à Keelung. Ce cimetière contient les restes de soldats français morts au 19e siècle à Taiwan (Penghu et Keelung), pendant la guerre franco-chinoise. Chaque année durant le mois des fantômes, les taiwanais vont au cimetière effectuer le Pudu pour les âmes errantes de nos soldats. Procession en costumes représentant les « français » et les « chinois », moine taoiste, chants de Sutras, spectacle de danse et discours fraternels animent ce moment de respect et de fraternité entre les peuples.

Certains se sont dernièrement « émus » des tenues de certains personnages de la procession, avec perruques blondes et uniformes stupides. Ces gens pensent que les taiwanais se moquent de nos morts, que ces accoutrements ne sont pas « sérieux », que le Bureau Français de Taipei ne devrait pas participer à cette cérémonie. Ineptie. Il n’y a bien évidemment aucun manque de respect, aucune moquerie. Ces personnages avec perruques sont bien-sûr grotesques, la représentation que les taiwanais se font des français, blonds mangeurs de baguettes, prête à sourire, c’est le but recherché, divertir, amuser les âmes des français qui se trouvent dans le cimetière. Les auteurs de ces polémiques futiles font preuve d’une méconnaissance totale de la croyance locale et de ses évolutions que nous venons de présenter plus haut (voir les photos de la cérémonie sur la page du BFT)

Le rite du Pudu est un moment important pour la société taiwanaise durant lequel la population prend soins des fantômes n’ayant pas de familles. C’est un moment fraternel, et si nous pouvons seulement saisir l’enthousiasme autour de ce rite, si nous pouvions faire en sorte que chacun d’entre nous prennent soins non pas seulement des âmes errantes mais surtout des vivants, peut-être un jour alors il n’y aura plus besoin « d’ouvrir la porte » car il n’y aura plus d’âmes errantes, il n’y aura plus de « soldat inconnu », il n’y aura plus de fantôme sans un mortel qui pense à lui.

______________________________________________________________________________________________
Note: article collaboratif, merci à Adrien, fidèle au poste. Certains éléments sont une traduction d’un texte du professeur Wen Chen-hua (溫振華) du département d’Histoire de la National Taiwan Normal University.

1 COMMENT

  1. Merci pour cet article taiwanmag. C’est vrai que certains pensent savoir alors qu’ils ne savent rien

Laisser un commentaire