Parfois ce sont des rencontres anodines ou des « événements » quotidiens qui amènent à s’intéresser à de nouveaux pans d’histoire. Et ce même en vacances. Car oui, un historien est un historien tout le temps. Sinon il n’est pas. Ce billet va donc évoquer quelques réflexions suite à des vacances personnelles sur la Ilha Formosa, comme l’ont appelée les Portugais au XVIème siècle. Nous allons donc prendre appui sur notre expérience vécue pour essayer de parler de Taiwan, son histoire, le rapport à l’histoire des différents acteurs de la société taiwanaise et les tensions entraînées par des visions du sujet souvent assez antagonistes. Cela va sans dire que notre point de vue n’est que celui d’un touriste, touriste-historien attentif au événements qui se déroulent autour de lui, mais touriste malgré tout, donc bien plus amateur qu’expert de Taiwan. Il convient donc de prendre les prochaines lignes à leur propre valeur.

Le cas complexe de la période coloniale : poursuivre l’utopie d’une seule et unique « République de Chine » [1]

Tout d’abord, la vie quotidienne est ponctuée d’un fait qui, même s’il est anodin, ne lasse pas pour autant de nous interroger. En effet, comme le prouve la photo ci-dessous, prise à la gare de Chiayi (centre-sud du pays), le calendrier en vigueur à Taiwan n’est pas, bien entendu, le calendaire grégorien. Par conséquent, le point de départ de ce comput ne saurait être, comme dans nos pays occidentaux, la naissance de Jésus. Il nous serait aisément possible de réitérer cette petite expérience et ce dans des endroits aussi divers que des supérettes ou des cinémas. Tout cela pour bien mettre en évidence qu’officiellement le calendrier est régi par le système du minguo calendar (Mínguó Jìyuán – 民國紀元). De même, pour les usages quotidiens des simples citoyens et habitants.

Par conséquent, en 2015 Taiwan est entrée, de fait, dans la 104ème année d’une ère qui a donc commencée en 1911. Or, cette date correspond à la période de la fin de la dynastie mandchoue des Qing, à l’abrogation du régime impérial en Chine et sa substitution par les prémices d’une forme républicaine de gouvernement, sous les auspices de Sun Yat-sen.  Période historiographiquement connue sous le terme de « révolution chinoise ». Or, à cette époque, et ce depuis le traité de Shimonoseki de 1895, mettant fin à la première guerre sino-japonaise de 1894-1895, le territoire formosan n’est plus sous l’autorité des « Fils du Ciel ». En effet, il relève de la gouvernance de l’autorité impériale japonaise. En conséquence, la date de 1911 ne fait pas réellement sens dans le contexte taiwanais.

Dans la même lignée, on notera avec intérêt que la fête nationale taiwanaise est célébrée chaque année le 10 octobre. Ce « double dix », comme ce jour est parfois nommé, fait référence au début du soulèvement de Wuchang, aube de la révolution chinoise de 1911. Là encore Taiwan est, à cette époque, sous le joug japonais et non chinois.

Enfin, pour finir dans la démonstration du mélange généralisé des genres, nous ne prendrons qu’un dernier exemple : les commémorations autour de la fin des hostilités avec le Japon en 1945. Dans un premier temps, l’appellation officielle de ces célébrations, notamment par le bureau de la présidence taiwanaise, est intéressante, ces dernières étant nommées  explicitement « anniversary of victory in War of Resistance Against Japan », et ce depuis au moins quelques années. Cette vidéo, semble-t-il commanditée par un organe officiel de l’Etat taiwanais (?), donne un résumé de la construction intellectuelle édifiée pour placer la République de Chine, et donc insidieusement Taiwan, dans le camp des vainqueurs de la deuxième guerre sino-japonaise, et ainsi de la Deuxième Guerre mondiale.

Néanmoins, on peine à comprendre comment Taiwan peut être impliquée dans la défaite finale du Japon, surtout lorsque l’on sait que des Taiwanais, souvent aborigènes, se sont engagés, plus ou moins de gré, dans des unités réservées les forces impériales, les Takasago-Gyuitai. Idem, le dernier soldat des forces armées impériales japonaises à avoir déposer les armes était un aborigène taiwanais, Teruo Nakamura (de son nom aborigène Attun Palalin, membre du peuple Amis), et ce… en 1974 !

De fait, si la République de Chine s’est battue contre l’invasion japonaise du territoire chinois, Taiwan/Formose a, elle, offert ses fils et ses ressources à l’effort de guerre nippon. Nous sommes donc ici dans l’ordre des conjectures qui relèvent plus du fantasme idéologique que de la réalité historique.

Une fois cela à l’esprit, on pourra donc trouver pour le moins intriguant, pour ne pas dire spécieux, de choisir comme moments fondateurs du nouveau régime qui se met durablement en place à Taiwan après la victoire finale des communistes en Chine en 1949, des dates et des événements qui ne sont en aucun cas liés à l’histoire propre du territoire que la République de Chine administre.

On peut commencer à mettre un certain sens sur ces choix si l’on se réfère à des cas similaires. Nous prendrons ici le cas français. Comme nous l’apprend l’étude de l’intense débat parlementaire autour de la désignation du 14 juillet comme moment de commémoration de la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, plutôt que de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, le choix de dates commémoratives aussi symboliques qu’une fête nationale ou la fin d’un conflit, est un choix politique et qui doit faire sens pour l’ensemble de la Nation. Par conséquent, il semble qu’il faille chercher un sens politique à ces différentes décisions officielles.

Si l’on prendre comme point de départ l’hypothèse politique, ces choix calendaires et mémoriels relèvent d’une certaine cohérence interne. En effet, ils auraient pour but de transmettre un message politique, celui que le projet de la République de Chine, sous la forme non communiste promue par Sun Yat-sen et ses successeurs, existe toujours bel et bien. Le fait que ce régime ne gouverne plus le continent, le seul territoire qui est à même de recevoir le terme géographique de « Chine », n’étant qu’un détail en regard du maintien de cette illusion idéologique. Nous sommes donc face à une certaine forme de « hold up historique », au cours duquel la spécificité de l’histoire de l’entité géographique Formose/Taiwan et de ses habitants, qu’ils soient ethniquement chinois et présents depuis le XVIIème siècle ou aborigènes, est plus ou moins niée au profit du maintien d’un projet politique aussi ambitieux que désormais profondément utopique au regard de la situation géopolitique actuelle. Qui plus est, cet édifice idéologique devient de plus en plus bancal à une époque où le sentiment identitaire taiwanais se renforce, la population se ressentant désormais majoritairement comme « taiwanaise » et non plus « chinoise ».

Par conséquent, le régime de la République de Chine semble donc tendre à imposer le schéma d’un récit national orienté vers le projet d’une réunification future avec le continent, mais ce dernier fait face à une résistance de plus en plus farouche du fait du vigoureux développement d’un sentiment national proprement taiwanais.

Renforcer un récit national qui s’étiole. Le débat autour des programmes scolaires

Dans cette optique, même si cela est toujours condamnable en termes d’épistémologie de l’histoire, l’institution scolaire est toujours vue par le pouvoir en place comme un instrument puissant dans son « combat culturel » pour imposer son récit national. Même si comparaison n’est pas toujours raison, on retrouve cette même proximité entre institution scolaire et pouvoir dans la France de la IIIème République, notamment autour de la perpétuation du souvenir des « provinces perdues » d’Alsace-Moselle.

De fait, dans le cas taïwanais, cela fait plusieurs mois que la société est travaillée en profondeur par des débats scolaires qui mêlent allègrement enseignement de l’histoire et considérations plus ou moins politiques, ou tout du moins identitaires.

Tout commence avec la mise en chantier d’une vaste réflexion pour une refonte des programmes scolaires de l’enseignement secondaire, pour l’équivalent des collèges et lycées français, par le gouvernement de l’actuel président de la République de Chine, Ma Ying-jeou, et ce à travers la mise en place d’un groupe de réflexion. Outre une certaine opacité dans le déroulement des travaux de cette dernière et la présence de spécialistes de la philosophie chinoise, mais d’aucun historien, une très large partie de la polémique se situe autour d’une potentielle réécriture de l’histoire taiwanaise dans un versant trop « pro-chinois », les manifestants reprochant au Kuomintang, parti actuellement au pouvoir et historiquement fondateur de la République de Chine en 1911, d’oublier, pour ne pas dire nier, la spécificité de l’histoire taiwanaise. Le tout sur fond de suspicion autour du fait que Ma Ying-jeou voudrait laisser Taiwan être progressivement engloutie par la Chine populaire.

Tout d’abord, comme le met en évidence cette traduction anglaise des programmes, les populations aborigènes voient leur statut rétrogradé de celui de « peuples » à celui de « groupes ethniques », ce qui tendrait à sous-entendre que nous serions uniquement face à des îlots de peuplements n’ayant jamais connue une quelconque formation étatique ou structure sociale complexe. Cela serait oublié (sciemment ?) l’existence du royaume de Middag, entité étatique dont il semble difficile de dater l’apparition, mais dont il est certain qu’elle était encore contemporaine de l’établissement des Hollandais à Taiwan au début du XVIIème siècle [3]. In fine, cela ne ferait que conforter, comme nous le verrons avec l’exemple du Musée national d’histoire de Taiwan, une certaine mise à l’écart des peuples aborigènes dans l’histoire de Taiwan.

Outre les faits [4], nous ne retiendrons pour cet article que l’existence d’un malentendu très fort entre deux éléments de la société taiwanaise autour de la définition de son passé, une certaine partie de la jeunesse, des enseignants et, un peu plus largement, des personnes politisées du pays, et le pouvoir en place. Une fois de plus, ce débat, intense et toujours en cours, illustre clairement l’état quasiment schyzophrénique de la société taiwanaise dans son ensemble vis-à-vis de son histoire. Elle demeure tiraillée entre un pouvoir politique qui veut la rapprocher de la Chine et une société civile qui tend de plus en plus clairement à démontrer un attachement identitaire fort envers la terre de la Takasago, nom japonais de l’île au cours de la période d’Edo (fin du XVIème – dernier tiers du XIXème siècle).

Critique d’un musée d’histoire en période de développement d’une identité nationale taiwanaise

Avec l’ensemble de cet arrière-plan à l’esprit, il est dès lors possible de prendre un peu de recul sur ce qui est présenté comme le miroir que la société se tend à elle-même pour regarder son passé, le Musée National d’Histoire de Taiwan. Nous avions de hautes ambitions et une grande joie lorsque nous sommes entrer dans le bâtiment, impatient d’en découvrir plus sur l’histoire du pays.

Au final, après mûre réflexion, on ressort de cette expérience muséale avec l’étrange sentiment d’avoir eu sous les yeux une histoire chinoise de Taiwan, ou plutôt une histoire du territoire essentiellement vue à travers le regard des populations ethniquement chinoises qui sont venues peuplées ce territoire suite aux différents mouvements migratoires, que ce soit depuis le XVIIème siècle et antérieurement ou suite à la fuite devant l’avancée communiste sur le continent. En effet, si les populations aborigènes sont abondamment documentées dans toute la première partie, « pré-européenne », du musée [5], par la suite on ne les retrouve plus que dans leurs échanges avec les populations chinoises, notamment autour de la question de la spoliation des terres des aborigènes par les Chinois à partir des XVIIème – XVIIIème siècles. Ensuite quasiment plus rien, ou peu s’en faut. Doit-on voir en cela une minoration de l’importance des populations aborigènes dans l’ensemble de l’histoire de Taiwan ? Cela reste un débat ouvert.

Il demeure que la place mineure accordée aux populations aborigènes de l’île, Taiwan étant pourtant reconnue comme un important foyer d’essaimage des diverses populations de langues austronésiennes et ce dans l’ensemble de l’océan Pacifique, dans l’ensemble muséal peut laisser penser, avec une certaine pointe de perfidie, que cela ferait relativement écho à la faible place accordée à ces populations dans le Taiwan d’aujourd’hui, ces dernières ne comptant que pour environ 2% de la démographie taiwanaise totale, soit environ 500.000 personnes selon des relevés de 2011, et qu’elles sont plutôt maintenues à l’écart des sphères de pouvoir, même s’il serait nécessaire de tempérer ce jugement du fait de la présence de 6 sièges réservés au vote des populations aborigènes au sein du parlement taiwanais, ainsi que l’existence d’un « Conseil des peuples indigènes » et d’un « Conseil des Affaires Hakka » dont les représentants sont directement rattachés au ministère de l’éducation et de la culture.

Enfin, un dernier élément interpelle fortement. De fait, la partie consacrée à la période postérieure à la Deuxième Guerre mondiale, voyant l’installation de la République de Chine à Taiwan, est relativement réduite. De même, la muséographie ne s’étend qu’assez peu sur la période dictatoriale de Chiang Kai-Shek [6], ce dernier étant d’ailleurs peu présent visuellement dans l’ensemble. En cherchant des hypothèses d’explication de cette relative « amnésie » contemporaine, nous pourrions incriminer le parti actuellement au pouvoir, le Kuomintang, de vouloir quelque peu effacer, ou tout du moins minimiser, les torts de ses anciens membres dans ce qui est communément appelé la « terreur blanche ». Il serait possible de trouver argument autour du fait que le musée a été ouvert en 2011, période de législature du KMT. Néanmoins, cela serait oublier que la réflexion conceptuelle autour d’un musée est nécessairement longue et peut donc dépasser les cadres politiques classiques. Idem cela serait poser le postulat arbitraire que le pouvoir politique s’est ingéré dans la conception muséographique, élément dont nous ne pouvons être certain à l’heure actuelle.

Malgré tout, nous devons mettre en lumière un dernier fait intéressant autour de ce musée. De fait, en un sens, son existence même est le signe d’un détachement progressif vis-à-vis d’une identité chinoise et donc un ancrage de plus en plus fort envers une identité taiwanaise revendiquée. En effet, jusqu’à son édification, rien ne venait contrebalancer le point de vue équivoquement « continentalo-centré » du National Museum of History de Taipei, dont les collections documentent l’histoire de la Chine à partir de fonds issus de la relocalisation de musées chinois. Par conséquent, le nom même du musée, Musée National d’Histoire de Taiwan, met bien en évidence que des frontières bougent, que des barrières s’ébranlent.

Conclusion

Au final nous tirons de cette expérience touristique le sentiment que Taiwan est un territoire pourvu d’une grande richesse historique, malheureusement assez peu connue dans le monde francophone, faute, à notre connaissance, de réelles synthèses sur le sujet [7]. Cette richesse est également toujours d’actualité sur le plan mémoriel et social, la société taiwanaise s’interrogeant en profondeur sur son identité nationale propre, débat dans lequel l’histoire tient une place centrale.

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[1] Tous les liens de l’article ont été consultés, et donc fonctionnels, en date du 16 août 2015.

[2] Nous ne reviendrons pas sur le fond et la pertinence de l’argumentaire présenté, n’étant pas un fin spécialiste de l’histoire chinoise. Malgré tout, il nous semble probable que certaines erreurs, ou tout du moins des exagérations et/ou interprétations abusives, ont pu se glisser. Nous axerons ici notre propos sur l’existence même de ce document et ce que cela affirme d’une certaine pensée sur le passé. Si quelqu’un est tout à fait à même de pouvoir s’étendre sur le fond, véridique ou falsifié, nous serons heureux de l’écouter/le lire.

[3] Cf la description d’un homme d’état hollandais, François Valentijn, au début du XVIIIème siècle. On trouvera ici la version originale en néerlandais et ici une traduction anglaise de 1903.

[4] Les spécialistes de l’histoire asiatique contemporaine trouveront probablement de nombreux éléments intrigants autour de la période coloniale japonaise et des suites de la guerre civile chinoise

[5] Même si celle-ci n’occupe qu’une place très modeste dans l’ensemble architectural du musée, comme le prouve l’animation sur la page d’accueil de la version anglaise du site internet du musée.

[6] Figure par ailleurs au combien ambivalente puisqu’il est vu comme un des « pères de la nation », à tel point qu’un mémorial lui est dédié à Taipei, mais aussi, légitimement, vilipendé comme dictateur instaurateur d’un régime autoritaire et répressif. Pour ce dernier qualificatif, on ne pensera qu’aux massacres  ayant eu lieu au cours de « l’incident 228 ».

[7] Sans cela, on pourra se reporter à l’émission, désormais quelque peu ancienne (2006), du Dessous des cartes sur le sujet.

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