L’arec, une noix cultivée, plus connue sous le nom de bétel

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Les populations indigènes de Taiwan mâchent du bétel depuis des milliers d’années. Les archéologues en ont découvert des traces sur des dents datant de plus de 4 000 ans mises au jour près de Kenting, à la pointe sud de Taiwan. Les traces d’abrasion étaient en outre tout à fait consistantes avec celles relevées sur des dentitions modernes.

Noix d'arec ou betel

A cela, il faut ajouter le fait que de nombreux objets ou ustensiles appartenant aux cultures indigènes nous montrent que le bétel joue un rôle important depuis presque aussi longtemps qu’il y a des hommes sur cette île.
Pour les pouvoirs publics, l’enjeu est cependant tout autre : il s’agit de remettre en cause ce phénomène culturel en multipliant les campagnes pour décourager la consommation de bétel, principalement en raison de son caractère cancérigène. C’est ainsi que le ministère des Affaires aborigènes en est venu à parrainer une initiative visant à transformer la perception de la préparation masticatoire au sein des communautés aborigènes et aussi de l’ensemble de la population.

Une solide tradition

La noix d’arec, qui est à la base de la préparation que l’on nomme bétel, tient une place significative dans la vie des aborigènes qui habitent le sud et l’est de l’île. La préparation donne comme un coup de fouet en raison de son effet stimulant. Elle permet de rester alerte et réchauffe quand il fait froid. Mais le bétel provoque une dépendance.

Les noix poussent sur l’aréquier, par grappes de 200 à 300, juste sous le feuillage. On en mastique dans une grande partie de l’Asie, mais sa préparation varie selon les régions. A Taiwan, la noix est ouverte en deux et remplie de chaux, puis le tout est enroulé dans une feuille de bétel une plante grimpante de la famille des pipéracées. On achète la préparation par sachets ou paquets de 20 noix à des étals en bord de route.

Dans des temps pas si anciens, on se réunissait couramment autour d’un panier de noix d’arec, de feuilles de bétel et de chaux pour parler, discuter de choses et d’autres, partager le plaisir d’être ensemble. Les conversations allaient bon train, et on préparait ou mâchait le bétel en même temps. Aujourd’hui, on ne voir guère plus que quelques personnes âgées perpétuer cette habitude.

Traditionnellement, c’étaient les femmes aborigènes qui consommaient plus de bétel que les hommes, car la couleur du jus résultant de sa mastication teintait leurs lèvres d’un rouge très apprécié par elles.

Chez les aborigènes de l’île, offrir du bétel est resté un geste d’hospitalité et de bienvenue. C’est souvent la première chose qui est donnée en cadeau ou échangée lors d’une rencontre. A l’occasion d’un mariage aborigène, la coutume encore vivante dans de nombreuses communautés veut que l’on offre des noix d’arec. Elles seront alors synonymes d’union et de fertilité.

Plantation d'aréquiers

Chez les Puyuma, un autre groupe indigène de la région de Taitung resté proche des traditions, les noix d’arec sont un puissant médicament à condition qu’elles aient été bénies au préalable par un chaman. Elles seront au contraire considérées comme un poison si le chaman a, par leur biais, jeté un mauvais sort. Dans la médecine traditionnelle des tribus, l’aréquier lui-même tient une place à part, puisque le jus que l’on tire du cœur de l’arbre est considéré comme un remède efficace.

Grandeur et décadence

Avant les années 60, la valeur économique du bétel était marginale. Mais sa consommation et sa production ont explosé dans les trois décennies suivantes, jusqu’à ce qu’un pic soit atteint en 1998, avec une production évaluée à plus de 141 milliards de dollars taiwanais. En 1990, la noix d’arec s’est même élevée au rang de deuxième pro duction agricole, au plan national, après le riz une place qu’elle a d’ailleurs conservée jusqu’ici même si, aujourd’hui, on en produit beaucoup moins.

Selon les travaux d’une équipe de chercheurs de l’université nationale des Sciences et Technologies de Pingtung (NPUST), plus la demande de bétel était forte autrefois, plus les agriculteurs se lançaient dans la culture des aréquiers. Dans les années 70, lorsque la productivité dans les industries manufacturières insulaires augmenta, les patrons distribuèrent même du bétel gratuitement à leurs ouvriers. Des hectares de rizières furent alors convertis en plantations d’aréquiers, et cela s’est fait d’autant plus vite que l’arbre pousse rapidement. La noix d’arec s’est même posée un temps en symbole de l’identité taiwanaise, à l’époque où le pays se démocratisait.

Les amateurs de noix d’arec devenaient sans cesse plus nombreux, et lorsque le bétel fut publiquement désigné à partir de 1994 comme la première cause de cancer de la bouche à Taiwan, cela ne changea d’abord rien. Il fallut encore quelques années avant que les vastes campagnes de sensibilisation menées auprès du public finissent par por ter. Des stars, notamment, y contribuèrent en affirmant publiquement avoir renoncé à la consommation de cette préparation. En 2006, la production de noix d’arec avait finalement reculé de 30% par rapport au chiffre record de 1998.

Dès 1985, l’Agence internationale de la recherche sur le cancer (IARC) a fait savoir que la préparation constituée de noix d’arec, de chaux et d’une feuille de bétel a des effets cancérigènes, comme le tabac. Le parallèle avec le tabac est d’autant plus vrai que l’arécoline, un puissant alcaloïde contenu dans la noix d’arec, provoque une dépendance, tout comme la nicotine. En 2004, l’IARC a par ailleurs identifié l’arécoline comme l’une des causes possibles de la fibrose buccale sous-muqueuse, autrement dit d’un stade précoce du cancer de la bouche.

Les observations cliniques confirment l’analyse scientifique. « Près de 90% des patients atteints d’un can cer de la bouche sont des consommateurs de bétel », souligne Wu Chien-yuan, une responsable du ministère de la Santé. Celle-ci estime qu’environ 1,5 million de Taiwanais continuent toutefois d’en mâcher régulièrement, s’exposant à un risque élevé de cancer.

Mais le bétel a d’autres effets négatifs, cette fois-ci sur l’environnement, puisque pour faire face à la demande croissante des années 80 et 90, on a planté des aréquiers à tour de bras, notamment dans des zones montagneuses où son modeste réseau de racines ne suffit pas à retenir les sols en pente. D’où une aggravation de l’érosion et des glissements de terrain avec des conséquences désastreuses que les zones exposées continuent de payer.

Des solutions équitables

« Les jeunes aborigènes ne mâchent plus de bétel comme autrefois », déclare Lai Sang-song, de la NPUST, qui en veut pour preuve les résultats du projet qu’il a conduit avec le soutien du ministère des Affaires aborigènes. Son objectif : remplacer l’ancienne industrie du bétel par une nouvelle. Puisque les aréquiers sont là, et qu’il n’est pas recommandé d’en poursuivre l’exploitation pour en vendre les noix sous forme de préparation masticatoire, il s’est efforcé de trouver de nouveaux débouchés, « afin de maximiser la valeur résiduelle des noix ».

Vendeuse de bétel près de Taipei

Peng Ke-chung, qui dirige l’Institut de gestion agricole de la NPUST, confirme : « Il ne faut pas non plus trop diaboliser la plante. Tout dépend de l’usage que vous en faites. » Si on coupait tous les aréquiers, souligne-t-il, ce sont les populations aborigènes qui auraient le plus à perdre économiquement.

« Créer de nouvelles opportunités à partir des traditions, voilà ce qu’il faut faire pour les convaincre de réduire leur dépendance vis-à-vis de cette culture », poursuit Lai Sang-song qui pense qu’une fois la conversion accomplie, les mêmes bénéfices économiques pourront être obtenus avec moins d’aréquiers. « C’est un fait, clame-t-il, la solution alternative est plus rentable ! »

Lai Sang-song et Peng Ke-chung ont entamé leur projet en identifiant les nouvelles applications possibles. Puis, ils en ont discuté avec les anciens des villages aborigènes, puisque ces arbres sont beaucoup cultivés sur des terres tribales. L’une des solutions prometteuses est la teinture naturelle que l’on peut retirer de l’aréquier.

C’est ainsi que les initiateurs de cette étude ont rencontré Lavaus, une Paiwan, plus connue sous son nom chinois de Chen Yu-fang, qui dirige depuis une dizaine d’années un atelier de teinture. Elle a tout de suite accepté de participer à l’expérience. « Ma grand-mère était cheffesse , dit-elle. Je me sens donc le devoir de perpétuer nos coutumes et nos valeurs. »

Elle est fière de participer à cette expérience qui vise à générer de nouveaux débouchés économiques pour sa tribu, mais aussi à préserver l’environnement, puisqu’elle n’utilise désormais plus dans son atelier que de la teinture naturelle à base de noix d’arec. La première couleur obtenue est dans le rouge-mauve, mais en la combinant avec d’autres produits naturels, on parvient à créer diverses teintes.

Des débouchés surprenants

De plus en plus de restaurants ajoutent le cœur et la fleur de l’aréquier à leur menu. Le cœur de l’arbre est surnommé en mandarin la « pousse de bambou demi-ciel » en raison de sa similitude de goût et de texture avec les pousses de bambou, même si la chair en est plus tendre et sucrée.

Les objets d’artisanat réalisés à partir de l’aréquier commencent à se multiplier, au fur et à mesure que les ini tiatives convergent, notamment au niveau des régions. La fibre d’arec peut être tissée ou tressée pour fabriquer de petites poupées, par exemple. L’écorce et les feuilles de l’arbre trouvent aussi leur usage.

Umass Zignrur est l’un des anciens de la tribu des Rukai qui ont partagé leur expertise dans ce domaine avec Lai Sang-song et Peng Ke-chung. Il se félicite de ces changements. « Nous, les aborigènes, nous avons une longue tradition de vie en harmonie avec la nature, dit-il. J’espère voir mon peuple retrouver son autonomie de vie par le biais de ces nouvelles industries. »

Peng Ke-chung souhaite mettre en avant toutes les formes d’activités qui peuvent découler de l’exploitation de l’aréquier. Mais il faut auparavant bien planifier la stratégie commerciale. Une des clés pour promouvoir l’artisanat aborigène réside dans les récits et les légendes des tribus. « Car, explique-t-il, comme pour les sacs LV [Louis Vuitton], ce qui transforme un produit dont vous n’avez pas vraiment besoin en un must, c’est la marque et l’histoire qu’il y a derrière. »

Avec la participation de Taiwan Aujourd’hui. Auteur: Audrey Wang / Photos de Chang Su-Ching / Taiwan Review

2 COMMENTS

  1. excellent article. Je ne voyais pas le betel sous cet aspect là. Pour moi, le betel est synonyme de crachat rouge-ocre qu’on retrouve en taches dispersées sur le sol en peu partout à taiwan !
    Mais là du coup, j’ai une autre vision de ce chewing-gum, même si je ne l’essaierai jamais.

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