L’incident de Kaohsiung, 高雄事件, aussi connu sous le nom de « l’incident de Formose » (美麗島事件) ou encore « l’incident du magazine Formosa » est le nom donné aux évènements qui se sont déroulés un lundi 10 décembre 1979, à Kaohsiung, suite à une manifestation démocratique initiée par des opposants au régime autoritaire du Kuomintang de l’époque.

Prélude

Dès 1945, les troupes nationalistes du Kuomintang (KMT) arrivent à Taiwan, suite à la défaite des japonais et un certain accord non-officiel lors de la Conférence du Caire de 1943, durant laquelle les alliés, Roosevelt, Churchill et Chiang Kai-Shek, s’accordèrent à dire que Taiwan devrait être « rendue » à la Chine, à l’issue de la guerre. L’incident du 28 février 1947 pousse les autorités nationalistes en charge de Taiwan à instaurer la loi martiale afin de lutter, dit-on, contre les mouvements communistes qui seraient présents à Formose. C’est dans un contexte de guerre civile que la Constitution de la République de Chine est modifiée en 1948, afin de donner au Général Chiang Kai-Shek des pouvoirs étendus et de supprimer l’article limitant chaque présidence à deux mandat.

En 1949, face à l’avancée des troupes communistes, les nationalistes se réfugient à Taiwan, dans l’espoir de reconquérir la Chine. C’est donc un gouvernement réfugié de la RDC qui s’installe sur l’île. La loi martiale est maintenue. Taiwan plonge malheureusement vers un gouvernement autoritaire, dans lequel tout mouvement d’opposition est sévèrement réprimé (voir Prince of Tears)

kaohsiung incident police Lincident de Kaohsiung, 10 décembre 1979

Confrontations entre les policiers et les manifestants

Malgré le fait que la Constitution de la République de Chine permettait l’élection de représentant de chaque région et municipalité, donc une certaine pluralité dans les idées, le KMT ne tolérait aucune voix discordante. Toutefois, dans les années 1970, un certain fléchissement du régime offrait une certaine application de la Constitution, et permettait à chaque individu de se présenter aux élections locales et garantissait également un nombre limité de sièges au Legislative Yuan (équivalent à l’Assemblée Nationale française) Chacun pouvait alors être candidat, mais il fallait être soit membre du parti nationaliste, soit « sans-Parti », aucune autre alternative n’était possible, aucun autre parti politique n’était autorisé. Malgré cette « ouverture », il était toujours interdit de s’opposer aux idées du régime. C’est dans ce climat de terreur que les premiers échos d’un mouvement démocratique se font entendre dans le sud de l’île.

Mouvements de contestations

Plusieurs publications d’opposition au régime du Kuomintang sont crée vers la fin des années 1970, mais toutes seront fermées par les autorités et leur rédacteurs jetés en prison, une douzaine rien qu’en 1979. Une nouvelle revue est fondée en août 1979, à l’initiative de plusieurs élus « sans-Parti ». Elle sera nommé « Formosa ». Le rédacteur en chef n’est autre qu’un élu « sans-Parti », Huang Hsin-Chieh (黃信介) Le magazine publiait, entre autre, des articles dans lesquels les auteurs philosophaient sur d’autres modèles politiques, différents à celui connu à Taiwan, demandaient la mise en place du multipartisme et la libération d’opposants politique. Très vite, le magazine Formosa était devenu un moyen d’expression et la publication se vendait à plus de 100,000 exemplaires.

kaohsiung incident Lincident de Kaohsiung, 10 décembre 1979

A partir de la seconde moitié de l’année 1979, plusieurs évènements démocratiques eurent lieu. Ces manifestations attirèrent un large public, mais furent à chaque fois tâchées par des violences dont les instigateurs étaient des éléments issus d’un groupe extrêmiste, les « Héros Anti-Communistes ». Leur unique but était de perturber les manifestations et de créer des bagarres entre les manifestants et les forces de l’ordre. Ce groupe avait été crée par des radicaux du mouvement nationaliste et il entretenait de très bons rapports avec la police secrète du Kuomintang.

Le 28 juillet, une manifestation se tient à Taichung. Le cortège démarre tranquillement, lorsque des éléments extérieurs au groupe de manifestants pénètrent dans le cortège et se mettent à attaquer les policiers. La police utilise un canon à eau pour disperser la foule et arrête plusieurs organisateurs de la manifestation, mais aucun de ces « éléments extérieurs » n’est appréhendé.
Le 8 septembre, le magazine Formosa organise une réception dans un petit hôtel près de l’aéroport Songshan. Arrive un groupe de 70 à 80 « héros ». Ils se mettent à crier des obscénités et à lancer toutes sortes d’objets trouvés sur les lieux en direction des invités. Une bagarre éclate. La police débarque et oblige les organisateurs à stopper la réception. Malgré les violences causées par ces « héros » et les accusations portées contre eux, ils quittèrent l’hôtel sans être dérangés par les autorités.
Le 6 novembre, un groupe de 6 ou 7 « héros » pénètrent dans les locaux du magazine Formosa à Kaohsiung, armés de haches et de sabres japonais. Ils saccagent le mobilier, détruisent les fournitures, cassent les vitres de l’immeuble et menacent l’équipe du magazine. Très vite, des témoins de la scène courent à la station de police toute proche demander protection. Le chef en poste ce jour-là leur répond que c’est certainement une querelle qui les oppose et qu’il ne va pas intervenir pour « affaire privée ».
Le 29 novembre, plusieurs attaques coordonnées se tiennent à Kaohsiung, dans les bureaux du magazine, mais aussi à Taipei, dans la résidence privée du rédacteur en chef et élu Huang Hsin-Chieh. A Kaohsiung, ce ne sont pas moins de 10 personnes qui pénètrent dans les locaux du magazine. De la même manière que l’attaque précédente, les assaillants sont armées de haches et de sabres. Ils saccagent tout sur leur passage, aucune table, aucune chaise, aucune machine à écrire n’est épargnée. A Taipei, ce sont une vingtaine de personnes qui s’introduisent dans la maison de Huang et détruisent tout.
Le 7 décembre, les bureaux du magazine à Pingtung sont attaqués et ravagés.

Pour célébrer la « Journée des Droits de l’Homme » qui se tient le 10 décembre de chaque année, l’équipe du magazine Formosa, Chang Chün-Hung (張俊宏) Hsu Hsin-Liang (許信良) Yao Chia-Wen (姚嘉文) Annette Lu (呂秀蓮) Lin Yi-Hsiung (林義雄) Shi Ming-Teh (施明德) et d’autres opposants, dont Chen Chu (陳菊) décidèrent d’organiser une manifestation à Kaohsiung. Dans un premier temps, le mouvement avait demandé l’autorisation d’organiser la manifestation à l’intérieur d’un gymnase. La demande fut rejetée pour cause de la tenue d’une autre activité ce jour-là dans le gymnase. Le magazine envoie un deuxième courrier dans lequel les organisateurs demandent de pouvoir tenir leur manifestation dans le parc Fulun (扶輪公園) Second refus des autorités. Le mouvement décide alors d’organiser une marche de protestation dans la soirée du 10 décembre, malgré le refus mais avec l’espoir qu’une dérogation sera donnée au dernier moment, dont le point de ralliement serait les locaux du magazine, sur Datong road, et la destination le Rotary Parc tout proche dans lequel ils tiendront les discours.

L’incident de Kaohsiung

formosa magazine building Lincident de Kaohsiung, 10 décembre 1979

Facade du bâtiment du magazine Formosa

Le 9 décembre, plusieurs camionnettes équipées de haut-parleurs tournent dans la ville pour annoncer la manifestation. L’une de ces camionnettes est arrêtée par la police. Ses deux occupants sont gardés au poste de police de Kushan durant 6 heures. Lorsqu’ils sont libérés, des membres du magazine Formosa les attendent à l’extérieur et remarquent que les deux militants portent plusieurs traces de coups.

Dans la matinée du 10 décembre, l’équipe du magazine Formosa prépare les banderoles et pancartes pour la manifestation. Ils accrochent deux longs posters sur la facade de leur bâtiment dénonçant l’arrestation des deux militants la veille et les coups portés sur ceux-là. Dans l’après-midi, des militants venus de toute l’île arrivent dans les locaux du magazine. En fin d’après-midi, un militant accourt dans les locaux en indiquant que la police est postée en grand nombre dans le parc et dans les rues adjacentes.

La manifestation commence vers 18h00. Plus de 200 manifestants marchent vers le parc en respectant le tracé initial. Ils sont stoppés par un premier cordon de police. Un des leader de la manifestation, Shih Ming-Teh, décide de faire bifurquer le cortège vers le centre commercial Ta-Tung. Le parc étant bloqué par les forces de l’ordre, les organisateurs pense faire tenir la manifestation sur le rond-point situé à l’intersection de Jhong-Shan road et Jhong-Jheng road (aujourd’hui la station du MRT Mei Li Dao y est construite – Formosa boulevard) afin d’éviter une confrontation directe avec la police. Le cortège gonfle à vue d’oeil et arrivé sur le rond-point, ce sont plusieurs milliers de personnes qui se retrouvent à écouter les leaders du mouvement. Les discours portent sur les droits humains, sur la liberté d’expression, sur les centrales nucléaires que le gouvernement souhaite construire. Durant les discours, des éléments extérieurs au mouvement sont aperçus et les organisateurs tentent de les empêcher de pénétrer le site, un appel est même fait au micro dénonçant ces personnes.

kaohsiung incident2 Lincident de Kaohsiung, 10 décembre 1979

Les leaders de la manifestation sur leur camionnette

Très vite, les forces de l’ordre composée de la police, de l’armée et de la police secrète encercle le rond-point, ne permettant aux manifestants ni d’y sortir, ni d’y entrer. Près du centre commercial Ta-Tung, ce sont plus de 15,000 personnes qui sont attroupées et tentent de traverser en vain le cordon policier.

Yao Chia-Wen et Shih Ming-Teh se rendent au poste de police numéro 1 qui se trouvent sur le rond-point, ils vont demander la levée du cordon afin de permettre aux personnes souhaitant venir sur le rond-point de s’y rendre et de pouvoir continuer pacifiquement la manifestation. Huang Hsin-chich tient son discours durant lequel il raconte qu’il avait été emprisonné durant 17 ans. Alors que les deux représentants sont allés discuter avec les forces de l’ordre, le cordon se resserre et la foule commence à prendre peur. Des cris s’élèvent de la foule, la police arrête des manifestants. Une agitation prend un coin de l’assemblée, les speakers appellent au calme et demande d’attendre le retour des deux délégués. Des éléments appartenant aux « héros » sont attrapés avec des oeufs en main. Les speakers en informent la foule et leur dit que des personnes tentent de perturber la manifestation en lançant des oeufs sur la police.

Les forces de sécurité débutèrent leur « technique anti-manifestation ». Un premier groupe de soldats commençait à marcher vers les manifestants et s’arrêtait net devant les premières personnes. Les soldats retournèrent alors à leur position, en ordre, et répétèrent la manœuvre à plusieurs reprises. Plus-tard, les autorités avaient indiqué que cette stratégie devait causer peur et panique parmi les manifestants, et les inciter à quitter les rangs de la manifestation. Des véhicules blindés « anti-émeute » firent leur apparition et se dirigèrent vers la foule. Le cordon de sécurité s’était légèrement défait, permettant aux manifestants de sortir. La police tirait des gaz lacrymogènes, la panique prit la foule et une partie se dispersait dans un désordre chaotique.

kaohsiung incident police3 Lincident de Kaohsiung, 10 décembre 1979

Les policiers bloquent les manifestants

Les organisateurs décidèrent à ce moment-là de quitter le rond-point. Ils demandèrent aux milliers de participants de suivre la camionnette de tête sur laquelle était posté quelques leaders. Yao Chia-Wen et Shih Ming-Teh revinrent à cet instant. L’un des speaker annonça qu’ils vont se diriger vers les bureaux du magazine Formosa. Le cortège se dirigeait vers Jhong-Jheng 4th road, mais un triple-cordon composé de jeunes recrues de la police les empêcha d’aller plus loin. Le cortège s’enfonça dans le cordon et celui-ci se défit rapidement, non sans quelques coups de bambous. La police et les camions anti-émeutes se dirigèrent vers la queue du cortège, les organisateurs demandèrent à la foule de rester grouper. Une centaine de personnes attaquèrent à ce moment-là des policiers à coup de bâtons en bambou. La tête du cortège atteignit les locaux du magazine, mais les derniers manifestants étaient toujours dans le feu des violences avec les forces de l’ordre.

Lorsque qu’enfin tout le cortège avait atteint le devant du bâtiment, les leaders du mouvements continuèrent leur discours durant plusieurs minutes. Ce fut une foule de 20,000 à 30,000 personnes. Vers 22h00, certains dans le fond de l’assemblée crient que les forces de l’ordre arrivent avec les véhicules anti-émeutes. A ce moment, les organisateurs indiquent au micro que la manifestation est terminée. Ils invitent tous le monde à rentrer chez soi, dans le calme et sans répondre aux attaques des policiers. La police arrive et lance des gaz lacrymogènes. La panique s’empare de la foule. Des appels au calme et à la dispersion sont lancés. Certains des manifestants attaquent les policiers. Un camion anti-émeute est encerclé par des manifestants, lesquels tapent dessus avec ce qu’ils trouvent. Les combats de rues se poursuivirent durant près d’une heure, lorsqu’enfin les manifestants se dispersèrent. Le bilan officiel fit état de 90 civils blessés et 40 policiers. Le lendemain, les bureaux du magazine Formosa furent complètement détruits. La presse, contrôlée par le gouvernement, présenta les manifestants et les organisateurs comme des dangers publics, et les accusent d’avoir causé des violences. Le 12 décembre, certains opposants donnèrent une conférence de presse à Taipei, souhaitant présenter leur réalité des évènements, mais ils furent attaqués en pleine conférence. Le 13 au matin, tous les leaders du mouvement furent arrêtés.

Procès et massacre

Ils furent emprisonnés durant plus de deux mois, sans pouvoir donner de nouvelles à leur famille et sans avoir accès à leurs avocats. Aucune communication avec l’extérieur ne leur était autorisée. Très vite, des rumeurs circulaient sur des mauvais traitements et des actes de tortures. Durant son procès, Lu Hsiu-Lien (Annette Lu) indiqua qu’elle avait été questionnée durant plus de 400 heures en 50 jours, d’autres 70 heures d’affilées. Mme. Lu disait que les enquêteurs lui montraient des photos « d’espions communistes » exécutés et que son destin sera identique si elle n’avoue pas être coupable de sédition. Lin Yi-Hsiung raconta qu’il avait été sévèrement battu et que, s’il ne parlait pas et s’il ne dénonçait pas ses camarades, ils massacreraient sa famille. Ce qu’il advint

Le 28 février 1980, Lin Yi-Hsiung est en prison depuis plus de deux mois déjà. Les visites viennent d’être autorisées et sa femme est allée le voir. Leur fille ainée de 9 ans est à l’école et leur deux petites jumelles (5 ans) sont gardées par la grand-mère. Huan-Chun Lin, la fille ainée, rentre de l’école. Elle n’aperçoit pas le véhicule de la police secrète qui est d’habitude garée en face de leur maison, et ce, depuis l’arrestation de son père. Elle toque à la porte, personne ne répond, elle frappe plus fort et un homme qu’elle ne connaît pas lui ouvre. Habituée à voir des inconnus à la maison depuis quelques temps, elle ne s’en inquiète pas. Elle grimpe directement dans sa chambre, et une fois à l’intérieur, elle remarque que l’homme l’a suivit. L’étranger se jette sur la petite fille et lui assène des coups de couteaux. Partiellement protégée par son sac d’école, le premier coup manque sa cible. L’enfant court se réfugier sous son bureau, poursuivit par l’étranger qui continue de lui porter des coups de couteau. Certains la touchent, la petite est blessée. A ce moment-là, la grand-mère rentre à la maison, accompagnée des deux petites jumelles. Elle appelle Huan-Chun. L’inconnu, surpris par le retour de la grand-mère, sort de la chambre. Huan-Chun entend des cris de sa grand-mère et des objets tomber.

La mère de Huan-Chun était en visite à la prison, et avait pour habitude de téléphoner pour s’assurer que tout allait bien. Elle appela la maison à plusieurs reprises et inquiète de n’avoir aucune réponse, contacta la secrétaire de son mari, lui demandant d’aller chez eux voir ce qui se passe. La secrétaire trouva la petite Huan-Chun dans un bain de sang, gravement blessée, mais en vie. Elle trouva aussi les cadavres de la grand-mère et des deux petites de 5 ans.

Lin Yi-Hsiung en prison, il ne pouvait prendre soin, ni protéger sa femme et sa fille. Il demanda alors à son épouse de se réfugier aux Etats-Unis, où des taiwanais expatriés, sympathisants au mouvement, pourront les aider. Lin Yi-Hsiung fut libéré en 1984. Il s’inscrivit à l’université de Harvard avec sa femme. Ils revinrent quelques années plus-tard à Taiwan et il s’impliqua à nouveau dans la politique. Leur fille Huan-Chun, unique survivante du massacre, est restée aux Etats-Unis. Elle est depuis mariée à un américain et elle est maman de 3 filles. Les autorités n’ont jamais retrouvé l’assassin de la famille Lin.

Kaohsiung Incident proces Lincident de Kaohsiung, 10 décembre 1979

Chen Chu, Shih Ming-Teh, Lu Hsiu-Lien et les autres durant leur procès

Tous les leaders du mouvement furent jugés et condamnés coupables de sédition. Liu Hsiu-Lien fut condamné à 12 ans de prison. Elle fut libérée après 5 années d’emprisonnement pour raisons médicales. Elle était malade d’un cancer de la thyroïde. Chen Chu fut condamnée à 6 ans de prison, Lin Yi-Hsiung 12 ans, mais n’en fit que 4 ans, Yao Chia-Wen 7 ans, Huang Hsin-Chieh condamné à la prison à vie, tout comme Shih Ming-Teh. En 1990, une amnistie spéciale est promulguée pour tous les accusés de l’incident de Kaohsiung et chaque prisonnier incarcéré pour sédition, par le nouveau Président de la République de Chine, Lee Teng-Hui, qui succède à Chiang Ching-Kuo décédé en 1988.

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Sources:

http://www.gio.gov.tw/info/news/constitution.htm