Nous avons récemment été témoin de l’affaire « Kuo Kuan-ying », ce fonctionnaire de haut-rang du Bureau de Représentation de Taiwan à Toronto. Mr. Kuo a écrit plusieurs articles racistes anti-taiwanais sur un blog. Ca peut paraître paradoxale, un taiwanais qui tient des propos racistes envers les taiwanais ! Mais en regardant de plus près, cette affaire présente un mal que l’on connaît bien à Taiwan: les différences ethniques.

En 1949, lorsque Chiang Kai-Shek perd la guerre civile, qui oppose les nationalistes du Kuomingtang aux communistes de Mao, et se réfugie à Taiwan avec plus de deux millions de chinois, l’île de Taiwan venait juste de sortir de 50 ans d’occupation japonaise (1895-1945) Aussi, les blessures du massacre du 28 février 1947 (entre 20,000 et 30,000 morts) font encore souffrir, et les nouveaux dirigeants n’aident pas pour une harmonie ethnique. Les nationalistes vont occuper tous les postes administratifs et d’enseignements, renvoient les taiwanais qui occupaient précédemment ces postes sous l’ère japonaise, interdisent la langue taiwanaise et répriment durement tout mouvement de contestation. Une loi martiale est imposée aux taiwanais. Un fossé se creuse entre les « taiwanais d’avant 1949″ et les « chinois arrivés en 1949″. Un sentiment de supériorité/infériorité naît entre les deux groupes: les chinois de 1949 se sentent supérieurs aux taiwanais d’avant 1949. Cette situation conflictuelle perdura jusque dans les années 1990, lorsque qu’un taiwanais « de souche » (d’avant 1949) devient président de la République de Chine.

Lee Teng-Hui succède à Chiang Ching-kuo, fils de Chiang Kai-Shek, en 1988. Il continue la politique initiée par son prédécesseur et amorce des réformes démocratiques majeures, en faveur d’une démocratie électorale et d’une ouverture politique/administrative aux taiwanais d’avant 1949. Plusieurs partis politiques d’opposition se créent, dont le Democratic Progressive Party (DPP) Une conséquence de cette ouverture aura été l’élection de Chen Shui-Bian, candidat du DPP, aux élections présidentielles en 2000. Réelu en 2004, il laisse la place en 2008 à Ma Ying-jeou, candidat du KMT. Malgré quelques échauffourés entre militants du DPP et du KMT, ces élections se sont tout de même bien passées, sans heurt majeur, le peuple s’étant à chaque fois exprimé librement et les résultats acceptés par les différents camps politique.

Aujourd’hui, avec l’affaire « Kuo Kuan-ying », on se rend compte que cette « harmonie taiwanaise » n’est peut-être après tout qu’une facade, qui cache ce mal de 60 ans, toujours présent dans l’esprit de beaucoup de monde ici. Rappelons l’affaire: Kuo Kuan-ying, fonctionnaire du Bureau de Représentation de Taiwan à Toronto, écrit sur un blog, sous un pseudonyme, des articles dans lesquels il traite les taiwanais d’avant 1949 de ploucs (rednecks) et de pirates, minimise le massacre de 1947, affirme une supériorité des chinois de 1949, argumente que la Chine devrait envahir Taiwan et traiter les « taiwanais de souche » comme cela était le cas durant la loi martiale. Ces propos tenus par un fonctionnaire en poste à l’étranger, fils d’une famille réfugiée à Taiwan en 1949, peuvent heurter et blesser, mais au-delà de l’émotion suscitée, cette affaire prouve que les « différences ethniques » ne sont pas résolues et qu’il existe malgré tout un « problème » dans la société taiwanaise.

Allons plus loin dans l’analyse. Ce scandale ne soulèverait-il pas un malaise vécu par une certaine frange de la population taiwanaise qui « vit mal à Taiwan et serait nostalgique d’un certain passé » ? Peut-on se permettre de penser que la politique de rapprochement avec la Chine mise en oeuvre actuellement par le gouvernement taiwanais, majoritairement Kuomingtang, ne serait que les prémices à la réalisation du vieux rêve de Chiang Kai-Shek et des 2 millions de chinois réfugiés à Taiwan en 1949, à savoir reprendre le pouvoir (pacifiquement) en Chine et s’y réinstaller, en incluant Taiwan dans une grande République de Chine démocratique ?

La question de « quel avenir pour Taiwan » est plus que d’actualité. Le gouvernement doit prendre en compte l’avis des 5 millions d’électeurs indépendantistes qui ont voté pour Franck Hsieh aux dernières élections présidentielles de 2008, sans quoi il est à craindre des jours sombres dans notre belle île.