Betelnut Beauty, ou Fei-Fei la jolie vendeuse de betel

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Avec l’aimable participation de  Philippe Serve – Web

Fiche

Titre: Betelnut beauty
Année: 2000
Durée: 105 minutes
Format: Couleur
Origine: Taiwan
Réalisateur: Lin Cheng-sheng
Interprètes: Chang Chen (Zhang Zhen) – Sin Je (Angelica Lee / Li Xinjie) – Tsai Chen-nan – Kao Ming-chun – Kelly Kuo – Leon Dai


Synopsis

Taipei, aujourd’hui. Feng (Chang Chen) croise par un jour d’orage la route de la jolie Fei-Fei (Sin Je). Il arrive de la campagne et hésite à prendre un travail de pâtissier. Elle s’apprête à fuir de chez sa mère avec qui elle ne s’entend plus… Quelques jours plus tard, il la revoit. Définitivement partie de la maison, elle est devenue une « Betelnut Beauty », une de ces filles qui vendent des noix de bétel dans des sortes de barraques en verre le long des rues, habillées et maquillées davantage comme des prostituées que comme de simples vendeuses… Un lien amoureux se tisse vite entre les deux jeunes gens… Feng fait aussi connaissance des truands qui tiennent la rue et notamment de Guang, petit ami de Yili, la partenaire et amie de Fei-Fei…

Mon opinion
Lin Cheng-sheng s’était fait remarquer dans les divers festivals avec les très bons « Murmurs of Youth » et Sweet Degeneration où les influences de Tsai Ming-liang, voire de Hou Hsiao-hsien, étaient assez évidentes. BETELNUT BEAUTY (son cinquième film) s’inscrit dans une série de six films (« Contes de la Chine moderne « ) produits par la Company Jiguang de Peggy Chiao (incontournable et infatigable promotrice du cinéma taiwanais) et Hsu Hsiao-ming, et dont le but est de montrer ce qu’est la vie aujourd’hui dans les trois grandes villes chinoises (Pékin, Hong-Kong et Taiwan) sous des régimes politiques et sociaux différents.
Le film de Lin Cheng-sheng est le deuxième, sorti presque simultanément que le premier, « Beijing Bicycle » de Wang Xiao-shuai. Les deux films, présentés ensemble au dernier Festival de Berlin (2000) s’y sont d’ailleurs illustrés, puisque si le film de RPC a remporté l’Ours d’Argent, BETELNUT BEAUTY s’est vu récompensé de l’Ours d’Argent du meilleur réalisateur ainsi que de celui de la meilleure nouvelle actrice (Sin Je).

Les rêves (forcément déçus) de jeunes gens à peine sortis du mirage de l’adolescence et trébuchant sur celui du capitalisme, voilà ce dont parle Lin Cheng-sheng dans BETELNUT BEAUTY. « Je voulais montrer l’énergie de la jeunesse, son espoir dans un avenir meilleur même s’ils n’ont pas conscience de vivre dans un environnement de plus en plus dangereux, et même s’ils doivent s’y brûler les ailes. « a-t-il déclaré. Bénéficiant de davantage de moyens que pour ses films précédents, le réalisateur taiwanais (né en 1959, devenu réalisateur à 26 ans après 12 ans de boulangerie comme son héros de BETELNUT BEAUTY) a quelque peu modifié son style en le sophistiquant légèrement plus au niveau de l’image mais aussi en s’intéressant davantage à la direction d’acteurs. Pour la première fois, il s’est ainsi entouré d’acteurs exclusivement professionnels, dont, dit-il, « le jeu plus abouti m’a permis d’utiliser les gros plans, c’était quelque chose de nouveau pour moi et cela m’a passionné ». Et il est vrai que ces gros plans sont très réussis et très beaux. Il faut dire qu’il bénéficie aussi des superbes visages de ses deux jeunes interprètes principaux, Chang Chen et Sin je, sur lesquels je reviendrai…

Lin Cheng-sheng a placé son histoire dans le milieu des « betelnut beauties », ces jeunes filles souvent mineures et en rupture de ban familial, scolaire, social. Outrageusement habillées et maquillées afin d’attirer plus facilement le client, elles flirtent fréquemment avec la prostitution, encadrées de plus en plus souvent par la mafia locale qui exerce chantage, « protection », racket… Si le marché de la noix de Betel (dont l’effet, une fois mâchée, est comparable à celui de la caféine) est très répandu dans toute l’Asie, Taiwan y consacre une vraie activité parallèle. Les hommes mâchent, les filles vendent… Ce n’est que depuis quelques années que les femmes au foyer vendant les noix pour arrondir les fins de mois ont été remplacées par ces « beautés » et surtout par la mafia. Le gouvernement a détruit bon nombre de ces baraques (pourtant légales) mais sans se soucier du devenir des filles, de leur reclassement, les envoyant par là-même vers d’autres boulots encore plus précaires, encore plus louches…

L’histoire de BETELNUT BEAUTY n’est en elle-même pas très originale et le film ne restera pas comme l’un des grands chefs d’œuvre du cinéma de la petite île, c’est une affaire entendue. Il n’en reste pas moins qu’un charme certain s’en dégage et nous permet, à nous spectateurs Occidentaux, de nous frotter à une réalité que nous ne connaissons pas. Ce charme, il le met en place par une mise en scène très maîtrisée et s’appuyant sur une superbe photographie. Et puis, surtout, grâce à son jeune couple de comédiens…

Chang Chen (il s’agit là de l’orthographe « occidentalisée » taiwanaise, Zhang Zhen en RPC), les spectateurs l’avaient découvert adolescent, fascinant déjà, dans le chef d’œuvre de Edward Yang « A Brighter Summer Day » (Une belle journée d’été). Trois ans plus tard, on le retrouvait (il n’avait alors que 17 ans) dans un autre « classique moderne », le « Happy Together » de Wong Kar-wai… Puis il eut le bon goût de participer au phénoménal succès mondial de « Tigre et Dragon » dans lequel il incarnait le jeune brigand Lo, voleur de peigne… Chang Chen est aujourd’hui l’un des acteurs les plus attachants du cinéma chinois. Aussi beau que fin dans son jeu, il semble vraiment parti pour une très longue et brillante carrière de premier plan.

Face à lui, on découvre pour la première fois à l’écran la craquante Angelica Lee Sinje. Taiwanaise née en Malaisie, star de la chanson Pop locale, elle illumine l’écran de sa fraîcheur comme l’avait fait avant elle une autre vedette de la chanson (sans doute la plus grande à l’heure actuelle), Wang Fei (Faye Wang) dans le « Chungking Express » de Wong Kar-wai. Lin Cheng-sheng lui adresse d’ailleurs un clin d’œil en faisant dire à Fei-Fei « Je m’appelle Fei, comme la star de la chanson, Wang Fei »… Son physique (surtout ses immenses yeux) et son aspect « mutin » font d’ailleurs irrésistiblement penser à sa consœur cantonaise… Espérons qu’on la revoit très vite dans d’autres films de qualité car son prix remporté à Berlin est tout sauf immérité !

« Beijing Bicycle » (lui aussi fortement primé à Berlin) et « BETELNUT BEAUTY », voilà des « Contes de la Chine moderne » qui commencent par de beaux « BB  » !…

NOTE: le troisième volet des « Contes de la Chine moderne » (« Tales of Three Cities: Changing China ») se tourne à Hong-Kong, devrait s’appeler « People Exchange » et Maggie Cheung Man-yuk en sera la vedette… On s’en régale par avance !

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