Birmanie: Rangoon, la cité mystérieuse

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Ville cosmopolite, Rangoon (ou Yangon) rassemble pagodes, mosquées, églises, temples hindous et synagogues. Administrée par un régime de fer, l’ancienne capitale birmane, toujours empreinte de mystère, conserve pourtant un charme envoutant grâce à la richesse de son histoire et à la chaleur de ses habitants…

Le dôme d’or [de la pagode Shwedagon] me dit: “Voici la Birmanie, pays différent de tout ce que tu connais”». Cette remarque de Rudyard Kipling, tirée de Lettres d’Orient (1889), s’applique toujours à la Birmanie d’aujourd’hui. Son ancienne capitale, Rangoon, située dans la région fertile du delta de l’Irrawaddy, échappe elle aussi au profil de la mégalopole bruyante et polluée qu’on retrouve dans les pays voisins. Il est difficile de s’en rendre compte avant d’y avoir mis les pieds, tant l’imaginaire occidental en renvoie une image biaisée. On a tendance à parler de Rangoon comme d’une ville morte, soumise à un régime de fer, où la population rase les murs quand elle ose sortir de chez elle. A peine les portes de l’aéroport international de Mingaladon franchies, le contraste est saisissant. Les pancartes hostiles le long de la route menant au centre-ville, appelant – en birman – la population à se méfier des étrangers, sont déjà oubliées. Rangoon vit sous une dictature depuis plusieurs dizaines d’années, mais Rangoon vit et se transforme. D’ailleurs, sommes-nous en Inde ou en Asie du Sud-Est ? La circulation chaotique des taxis faits de bric et de broc, les odeurs de curry qui s’échappent des gargotes, les crachats de bétel sur la chaussée, les silhouettes gracieuses des femmes maquillées de thanaka (une pâte cosmétique blanc-jaune d’origine végétale) et les regards qui pèsent souvent sur les épaules du touriste à la peau blanche sont autant d’images déroutantes pour le nouveau venu.

Peuplée de plus de quatre millions de bouddhistes, d’hindous, de musulmans et de catholiques, cette ville parsemée de lacs et de grands jardins, située à 30 km du golfe de Martaban, sur la mer d’Andaman, conserve une atmosphère de village. Pour mieux comprendre Rangoon, il faut s’attarder sur son histoire. Sa renommée tient à la construction par le roi Okkalapa d’une pagode, la majestueuse Schwedagon, en 588 av. J.-C. Si l’on en croit la légende, elle renfermerait notamment huit cheveux de Bouddha. L’ancien petit port de pêche sort instantanément de sa torpeur et voit, pendant des siècles, son histoire intimement liée à cet incontournable lieu de pèlerinage bouddhiste. C’est au XIVème siècle que les voyageurs européens découvrent celle qu’on appelle alors Dagon, la ville de la pagode d’or; mais Syriam, l’actuelle Thanlyin, installée sur la rive Sud-Est de la rivière Hlaing, demeure jusqu’au XVIIIème siècle le principal comptoir européen et le premier port de Birmanie. Sa destruction, en 1756, favorise l’essor économique de la toute nouvelle Yangon – que l’on peut traduire par «la fin des combats», de yan (ennemis) et koun (la fin) -, construite l’année précédente sur le site de Dagon par le roi Alaungpaya, réunificateur de la Birmanie et fondateur de la dernière dynastie royale birmane.

Le port de Yangon prend de l’importance à l’issue de la première guerre anglo-birmane en 1825. Quelques années plus tard, la ville est dévastée par un incendie, puis mise à sac par les Britanniques lors de la seconde guerre anglo-birmane (1852). Ces derniers la reconstruisent et la baptisent Rangoon. De cette ère coloniale faste, la cité conservera le tracé rectiligne de ses grandes allées ombragées dans le centre-ville et de magnifiques bâtiments de style victorien, aujourd’hui décrépis, que l’on peut notamment admirer le long de Strand Road (voir encadré page 47). L’isolement de Rangoon pendant plusieurs dizaines d’années a paradoxalement préservé ces bâtisses centenaires qui, pour beaucoup, ont abrité les ministères de la junte jusqu’au transfert de la capitale politique à Naypityaw.

Une atmosphère cosmopolite
C’est en 1885, quand les Britanniques étendent leur mainmise sur l’ensemble du pays, que Rangoon obtient le statut de capitale. La réputation de la ville, qui exporte riz, bois de construction, pierres précieuses, coton et ivoire, est telle qu’elle est la troisième cité coloniale la plus importante après Delhi et Calcutta. Jusqu’à l’indépendance, la population étrangère y sera majoritaire. Ville commerciale, elle a toujours accueilli une population cosmopolite – Perses, Arméniens, Espagnols -, et les Anglais y font venir une main-d’oeuvre indienne et bangladaise conséquente. «Plus de la moitié des résidents de Rangoon était à cette époque originaire d’Asie du Sud. Seuls environ un tiers étaient des Birmans», rappelle le docteur Donald Seekins, spécialiste de la Birmanie et professeur à l’université Meio d’Okinawa, au Japon. Au bout d’un demi-siècle, la résistance s’organise. Des mouvements nationalistes surgissent partout dans le pays et, lors de la Deuxième Guerre mondiale, les Britanniques perdent rapidement le contrôle du pays au profit des Japonais. Beaucoup de résidents indiens fuient alors Rangoon et ne reviendront pas à la fin de la guerre. Le 4 janvier 1948, la Birmanie proclame son indépendance et refuse de faire partie du Commonwealth.

En 1962, le général Ne Win s’empare du pouvoir à la suite d’un coup d’Etat et instaure un régime centralisateur fort. La politique du parti au pouvoir, qui s’était engagé dans la «voie birmane du socialisme», entraîne une catastrophe économique sans précédent, accompagnée d’une diminution draconienne des libertés individuelles. Les principaux secteurs de l’économie sont étatisés et Rangoon s’enfonce dans une longue période d’isolement. La fuite des Indiens et autres résidents asiatiques s’accentue, comme celle des Occidentaux: au début des années 70, la population de la ville est redevenue d’origine birmane à 90%. Le pays n’accorde alors que de très rares visas de trois jours puis d’une semaine aux étrangers. «Les visiteurs étaient surtout des Allemands de l’Est et des Tchécoslovaques», se souvient Nyo Zi, un guide touristique. En 1988, après un nouveau coup d’Etat militaire, le pays est rebaptisé Myanmar (le «pays merveilleux») avant de prendre le nom d’Union of Myanmar l’année suivante.

Un « nouveau » Rangoon
En parallèle à l’abandon du socialisme, la cité va changer de visage. La junte transfère, parfois par la force, quelque 500,000 personnes -des squatteurs, mais aussi des familles de classe moyenne- dans sept nouvelles villes périphériques au Nord-Est de Rangoon. «Une décision stratégique, pour éviter les mouvements de foule», estime Donald Seekins. Les bâtiments coloniaux ainsi libérés sont alors occupés par des bureaux, des administrations et des appartements. Dans la même optique, les universités sont déplacées dans les zones périurbaines; aujourd’hui, très peu d’étudiants sont accueillis sur le campus principal de l’université de Rangoon, en centre-ville. Au début des années 90, le gouvernement entreprend de nettoyer les avenues, de repeindre les façades des bâtiments publics. La vente de bétel a aussi été, en vain, interdite pour tenter de mettre fin aux crachats rouges dans les rues. Avec l’arrivée au pouvoir de Than Shwe, en 1992, la capitale amorce un nouveau virage.

La Birmanie s’entrouvre timidement aux investissements étrangers dès 1994 pour augmenter l’entrée des devises qui lui font cruellement défaut. Pepsi, Total et Heineken, entre autres, s’engouffrent dans la brèche. Rangoon est alors emportée par une soudaine fièvre de l’immobilier qui transforme un peu sa physionomie. La privatisation de l’industrie hôtelière entraîne l’explosion du nombre de lits disponibles, pour tous les budgets. La junte favorise le développement des hôtels de luxe, des centres commerciaux et des condominiums à destination des étrangers. Un engouement qui retombera vite, plombé par la crise asiatique de 97 et les sanctions économiques occidentales, laissant de nombreuses tours inachevées. De nouvelles pagodes sont aussi construites et la junte entreprend une grande rénovation du symbole de la ville, la pagode Shwedagon, en 1999. «C’est à cette époque que le tourisme connait son âge d’or, explique le guide touristique Nyo Zi, surtout après le “Visit Myanmar Year” de 1996».

Rangoon doit sa renommée à la majestueuse pagode Shwedagon (en arrière-plan) le coeur religieux de la cité. (photo H.F)

L’âge d’or du tourisme: un passé révolu
Dix ans après, ce secteur essuie pourtant de sérieuses pertes. Le cyclone Nargis, en mai dernier, a porté un coup de grâce à une industrie du tourisme déjà victime d’une longue série de déboires. «La situation s’était déjà détériorée avec l’arrivée du Sras en 2002, puis du tsunami, puis des manifestations de moines en 2007», soupire Nyo Zi, qui avoue avoir observé l’annulation de 50% des réservations dans son agence de voyage suite aux tensions politiques de l’année dernière. En 2007, d’après les chiffres de la Mission économique française à Bangkok et du Pacific Asia Tourism Association (PATA), 258,000 touristes ont foulé le sol du pays. En septembre 2008, les informations récoltées dans l’ensemble du pays étaient inquiétantes: le nombre de visiteurs flirtaient plutôt avec le zéro. Pour Ian Marsh, organisateur de voyages dans le centre du pays, la crise est bien installée. «Beaucoup d’hôteliers, de restaurateurs, mais aussi de taxis et conducteurs de trishaws ont perdu leur emploi et sont forcés de trouver de nouvelles idées pour vivre», constate-t-il. Même si l’heure est à la (timide) reprise d’après plusieurs voyagistes, la Birmanie a beaucoup de mal à s’imposer comme une destination de choix, alors que la Thaïlande voisine vient d’accueillir 15 millions de touristes en 2007. Pourtant, le cyclone est bien loin: tous les hôtels et restaurants ont rouvert leurs portes à Rangoon et les visiteurs qui s’y aventurent se laissent facilement envouter par l’ancienne capitale.

Nargis a bien déraciné de nombreux arbres – c’est le seul signe encore visible de la catastrophe -, mais «Rangoon n’en reste pas moins une ville verte», explique Hervé Fléjo, directeur de l’agence de voyage Gulliver Travels. Le centre de Rangoon se découvre encore agréablement à pied, pour peu qu’on accepte de s’y perdre. Difficile de ne pas se laisser charmer par une balade dans les ruelles animées bordées de bouquinistes ou par les reflets de la belle Shwedagon, qui domine toujours la ville. Les couleurs sont partout: dans le doré des pagodes, omniprésentes, dans le rouge des robes portées par les moines, dans le vert tendre des rizières à quelques kilomètres du centre-ville. L’histoire coloniale est aujourd’hui encore bien visible: au-delà des vestiges architecturaux, la communauté indienne a recréé de véritables Little India au cœur de Rangoon et les succulents thalis proposés près de la pagode Sule n’ont rien à envier à ceux que l’on déguste à Delhi. Les Birmans se différencient de leurs voisins chinois ou thaïlandais. Assoiffés de culture et d’échanges, ils n’hésitent pas à vous aborder dans la rue. Le fait de pouvoir communiquer facilement – de nombreux Birmans parlent anglais – est une des nombreuses raisons qui font de la Birmanie une destination de choix. La peur du régime et des (nombreux) espions n’a pas paralysé toute velléité de débat. La corruption? Les abus de la junte? Aung San Suu Kyi? On en parle aussi, mais en pesant ses mots, surtout dans les lieux publics, pour échapper aux mouchards. Attention à ne pas évoquer la junte en pleine rue: en tant que touriste, vous ne risquez pas grand-chose, mais votre interlocuteur local, qui ne connaît pas toujours ses limites, peut lui avoir beaucoup plus d’ennuis.

Téléphone public. Pour une poignée de kyats, passez vos coups de fils en pleine rue... (Gavroche/N.M)

Rien d’une ville endormie
Rangoon reste une cité pleine de paradoxes. Même si la mode occidentale n’en est ici qu’à ses balbutiements, tout évolue très vite. De nombreuses jeunes filles troquent leur longyi traditionnel contre un jean, des groupes pop-rock comme Iron Cross connaissent une popularité sans précédent, les cyber-cafés, bien que contrôlés, sont de plus en plus nombreux et leurs propriétaires connaissent bien les combines pour se connecter aux sites «interdits» ou «restreints», comme certaines messageries; des karaokés et autres bars sont venus fleurir dans le centre-ville; les magazines et les films étrangers, vendus au marché noir, échappent à la censure; les antennes satellites fleurissent sur les toits et il n’est pas rare de voir DVB (Democratic Voice of Burma, une chaine d’opposition qui émet en Birmanie depuis Oslo, en Norvège) branchée dans le salon d’une guest-house. Starbucks et Mac Donalds n’ont pas encore fait leur apparition, mais vous trouverez sur place des équivalents, qui servent café latte et hamburgers. En revanche, de nombreux bus urbains datent toujours de l’après-guerre, les portables sont opportunément inaccessibles au commun des Birmans – au marché noir, une carte SIM coûte toujours quelque 3000 dollars – et posséder un fax ou un modem sans autorisation est toujours passible de prison. Cela n’empêche pas vos hôtes de faire marcher le système D et… de vous accueillir avec le sourire. «“La gueule tu ne tireras point” semble être la devise nationale», sourit sur son blog le photographe Nicolas Monnot à son retour de Rangoon. « Ce pays scintille, poursuit-il, et il porte dans ses éclats les espoirs d’une vie meilleure».

Par Nina Martin, avec Gavroche Thailande

2 COMMENTS

  1. je pars dans ce merveilleux pays qu est la birmanie d apres les photos que je viens de voir je suis impatient d apres vos comentaires que je viens de lire je ne suis pas inquiet depart le 8 janvier merci

  2. Bonjour,
    En ayant lu quelques propos sur votre blog, j’ai remarqué l’article sur la Birmanie qui attiré mon attention. J’aimerai collaborer avec vous en écrivant des articles similaires pour l’aménagement du territoire afin de promouvoir de plus en plus le tourisme dans ce pays.
    Je vous remercie de votre réponse,
    Cordialement,
    Sheena.

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