Une Québécoise dans un film Made in Taiwan

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« Je ne suis pas Américaine, je suis Québécoise », lance, en mandarin, la jeune Elisa à la vieille dame taiwanaise qui l’a accueillie sous son toit pendant son séjour dans la petite ville de Shiding.

À l’instar du personnage d’Elisa, qu’elle campe dans Un été à Shiding, Manon Garceau a grandi dans la Belle Province et en est fière. Comme Elisa, elle est tombée sous le charme de la langue et de la culture chinoises, qu’elle étudie depuis plus de sept ans. « Je dis souvent à la blague que j’étais Chinoise dans une autre vie, mais j’y crois un peu finalement », confie-t-elle.

Dans le film de Zhen Youjie, elle incarne une professeure d’anglais qui bouleverse la vie d’un jeune Taiwanais et de sa grand-mère. Elle apportera beaucoup à cette dernière, par sa gentillesse et sa générosité, l’aidant notamment à apprendre à lire. Elle développera aussi une relation un peu ambiguë avec le jeune homme. « Le film raconte l’histoire d’une fille qui vient vivre à Taiwan et veut se fondre le plus possible dans la culture, explique-t-elle. Pendant qu’elle y est, son amoureux resté au Canada la quitte »

Cette histoire, Manon la connaît bien. « Quand le réalisateur m’a résumé le film pour la première fois, je me suis mise à pleurer. C’était moi ! » Le « film » de la vie de Manon Garceau pourrait se diviser en deux épisodes : « l’avant Taiwan » et le « pendant ». A Montréal, elle a vite senti qu’elle faisait du sur place en ne parlant chinois que pendant ses cours en Études Asiatiques, à l’Université de Montréal. Elle part donc pour la Chine en 1992, le temps d’une session de trois mois. Puis, en 1996, elle effectue un premier séjour à Taiwan pour une autre session d’université.

De retour au Québec, cette passionnée de littérature et de cinéma asiatiques participe à un concours d’art oratoire organisé par l’Université McGill et l’ambassade de Chine, auxquels prennent part d’autres étudiants asiatiques dont le mandarin n’est pas la langue maternelle. Elle remporte le premier prix de la catégorie « avancé », devant des Japonais, des Chinois Forte de son expérience, elle postule pour la bourse Canada-Taiwan dans l’espoir de venir étudier à l’Université normale de Taiwan, à Taipei pendant un an. Encore une fois, elle atteint son but.

Cette année passée dans la capitale taiwanaise sera déterminante pour Manon. « Le chemin qui m’a menée ici a aussi été parsemé de moments difficiles, souligne-t-elle. J’étais partagée entre ma vie à Montréal, mon amoureux, mes amis québécois — ma vie quoi ! — et mon autre vie à Taipei, celle qui m’attendait depuis longtemps et pour laquelle j’ai finalement tout quitté. » Comme Elisa, elle voit les kilomètres la séparer de celui qu’elle aime. Comme elle, elle voudra se fondre un peu plus à sa culture d’adoption

De retour dans la métropole québécoise après son année d’études, elle ne pense qu’à revenir. Heureusement, le Cirque du Soleil lui propose un défi qui la comblera pendant six mois : devenir interprète pour le spectacle Dralion, dont la troupe est chinoise. L’expérience s’avère merveilleuse, mais les contrats du genre sont rares au Québec.

C’est à l’automne 2000 qu’elle transporte ses pénates à « l’autre bout du monde » pour vivre pleinement son rêve chinois. Avant de quitter le Canada sans date de retour fixe, elle lance à une copine, comme pour défier le destin : « Je m’en vais faire des films ».

Le 7 octobre, elle commence sa nouvelle vie. Peu de temps après, elle se lance dans le tournage d’un court-métrage, Taipei Help!, afin de participer à un concours organisé par le Festival du film de Taipei. Elle reste derrière la caméra et veille à ce que chaque détail soit conforme au scénario qu’elle a imaginé. Elle remporte le deuxième prix. Plus déterminant encore : elle se fait remarquer par une équipe de tournage qui se trouve dans la salle au mo ment de la remise des prix. « L’un d’eux m ‘a abordée, me disant qu’il recherchait une étrangère pour jouer dans un film, raconte-t-elle. J’ai été reçue en entrevue et le réalisateur, Zhen Youjie, m’a dit qu’il voulait que je fasse [le film]. » Pas d’audition en règle pour la jeune femme alors âgée de 33 ans, qui avait eu l’occasion de faire du théâtre à Montréal, mais jamais de façon professionnelle.

Le tournage dure trois mois. Manon y consacre tous ses week-ends du printemps 2001. Le scénario — rédigé en chinois ! — la suit partout. « Au début, j’étudiais beaucoup mes textes. Mais comme c’est long, tourner un film, et qu’on attend beaucoup, après un moment, je me suis mise à les apprendre au fur et à mesure. »

Sur le plateau, elle passe par toute la gamme des émotions. « C’est la plus belle expérience de ma vie, dit-elle sans hésiter. C’est sûr que sur le plateau, il y a des moments où je pleurais d’épuisement et où j’en avais marre, mais il y a aussi eu énormément de fous rires et de moments magiques. » À cause de contraintes budgétaires, le film durera 30 minutes de moins que prévu (1h au lieu de 1h30).

L’aventure n’a toutefois pas pris fin avec l’achèvement du tournage. En décembre 2001, Manon foule le tapis rouge du Festival du Cheval d’or, à Hualien, suivant les pas des acteurs asiatiques qu’elle admire. Un été à Shiding remporte la palme du meilleur court métrage. « J’ai signé mes premiers autographes là-bas !, s’exclame-t-elle. J’y ai vraiment vécu un moment mémorable. Défiler sous les projecteurs sur le tapis rouge C’est difficile à décrire. Je croyais rêver. »

Du festival, elle garde des souvenirs indélébiles, comme ces rencontres furtives avec des gens qu’elle admire depuis longtemps. « Nous habitions tous dans le même hôtel, se souvient-elle. Le matin, tout le monde prenait le petit déjeuner ensemble. Il y avait entre autres Andy Lau, grande star hongkongaise qui a joué dans plus de 100 films et que je trouve vraiment beau. […] Côté vedettes taiwanaises, il y avait Tsai Ming-liang et toute l’équipe du film What time is it there ?, les acteurs de Millenium Mambo, le dernier film de Hou Hsiao-hsien — à voir absolument !»

Pas de doute, le septième art la fascine. Quand elle parle des films qui l’ont émue, elle est intarissable. Pas étonnant qu’elle souhaite faire partie intégrante de cette industrie. « J’aimerais beaucoup travailler avec d’autres cinéastes taiwanais, mais pas forcément comme actrice. Par exemple, j’aimerais bien être interprète pour des réalisateurs dont les films sont projetés à l’étranger. »

Pour l’instant, elle continue à étudier le chinois classique. Cette langue la passionne toujours et sa soif d’apprendre est inextinguible. Sous la plume de son « double » Xia Manning (son nom chinois), elle signe également une chronique intitulée « Chinoiseries » pour le site Internet québécois Le Cabinet (www. lecabinet.com).

Après toutes les déchirures de ces dernières années, Manon a reçu Un été à Shiding comme un beau cadeau. « J’ai l’impression d’être récompensée par la vie pour tous les moments plus difficiles. Non seulement je « vis » en chinois, mais j’ai eu la chance de jouer dans un film en chinois, mon rêve »

Songe-t-elle à retourner à Montréal ? « Un jour », répond-elle, le regard résolument tourné vers tous les projets qu’elle a envie de réaliser à Taiwan d’ici là.

Avec: Taiwan Aujourd’hui,
Date: 01/08/2002
Auteur: Marie-Julie Gagnon

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