Thailande: Princesse Galyani: l’envol d’une grande âme

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En ce début novembre 2008, la Thaïlande s’apprête à vivre un évènement d’une importance considérable: la crémation de Son Altesse la princesse Galyani Vadhana Krom Luang Naradhiwas Rajanagarindra, sœur aînée du roi, décédée le 2 janvier dernier à l’âge de 84 ans. Entourées d’un faste grandiose et d’une immense ferveur populaire, les cérémonies s’étaleront sur 6 jours.

En Thaïlande, les funérailles royales demandent toujours de longs mois de préparation, ne serait-ce que pour édifier, sur Sanam Luang, le crématorium et les pavillons attenants, réparer et restaurer les chars royaux (de somptueux corbillards pesant plusieurs tonnes, ayant servi pour la plupart des rois de la dynastie Chakri), organiser et prévoir l’accueil d’une foule énorme ainsi que plus de trois mille dignitaires, en conjuguant hygiène, prévention et sécurité.

Le protocole actuel remonte au règne de Rama 1er (1782-1809), mais les archives les plus anciennes font déjà état d’une crémation royale datant de la période Sukhothai (XIIIème au XIVème siècle), coutume reprise et préservée durant la période Ayuttaya (XIVème au XVIIIème siècle) et donc jusqu’à nos jours. Cette tradition nous transporte non pas en arrière mais dans un présent qui couvre et englobe toute la grandeur du Siam.

Selon Vichian Khemthong, un diplomate thaïlandais à la retraite, les obsèques devaient obligatoirement s’achever plusieurs semaines avant les réjouissances liées à l’anniversaire du roi (81 ans, le 5 décembre prochain) afin de respecter la bienséance. Et comme il faut un ciel clément en ces circonstances, il était préférable que cela se fasse après la fin de la saison des pluies, marquée par la joyeuse mais émouvante fête de Loy Krathong, à la pleine lune, qui cette année tombe le 12. La crémation en elle-même aura lieu du samedi 15 au dimanche 16.
Ces dates ne résultent pas d’un calcul astrologique mais ont tout simplement été choisies pour permettre au plus grand nombre de venir accompagner la princesse pour son dernier voyage. On s’attend donc à des centaines de milliers de personnes, sans compter les dizaines de millions qui suivront les différentes étapes sur leur poste de télévision, à travers tout le pays et à l’étranger pour les Thaïlandais expatriés.

Bien plus qu’une catharsis collective, ce moment exceptionnel rassemblera spirituellement, au-delà des clivages politiques, tout le peuple siamois, à la fois dans le deuil et aussi dans la fierté légitime d’appartenir à une grande nation, représentée, voire incarnée, par une famille royale bien au-dessus du commun des mortels. Car au royaume de Siam, selon une croyance encore bien ancrée, le souverain est la personnification de Vishnou-Narayan, dieu bienveillant par excellence. Le monarque est de fait un « Devaraja », un roi d’essence divine. Cela s’étend naturellement aux membres de sa famille. Une fois leur mission rédemptrice accomplie en ce bas monde, ils repartent, par le biais de savants rituels funéraires, vers leur résidence céleste, le mont Mérou, aussi appelé Kaïlash, l’Olympe des hindous, considéré comme l’axe du monde, au centre de l’Himalaya, pour ne pas dire de l’univers.

Mais la princesse Galyani faisait déjà partie du Panthéon siamois bien avant de quitter sa dépouille mortelle. C’était une personnalité charismatique d’une grande générosité de cœur et d’esprit. Elle tiendra toujours une place privilégiée dans le cœur des Thaïlandais. Non seulement parce qu’elle fut la sœur aînée de deux rois, mais surtout pour son engagement continuel et de son combat permanent en matière d’éducation et de santé publique. On ne compte plus les associations qu’elle a fondées, parrainées et encouragées: pour les aveugles, les sourds, les enfants cardiaques… Elle a fondé en 1977 l’Association Thaïlandaise des Professeurs de Français (ATPF). Parfaitement francophone, elle en fut la présidente jusqu’en 1981 puis présidente honoraire jusqu’a sa mort.

Pour matérialiser son «assomption», et suivant une coutume pluriséculaire, le département des Beaux-Arts, sous la supervision du roi Bhumibol et de la princesse Sirindhorn (nièce de la défunte), a fait construire sur Sanam Luang (l’esplanade royale à Bangkok) un crématorium à l’intérieur d’un pavillon de bois dont la forme représente le mythique Mont Mérou (dans le concept du «temple montagne» d’Angkor) surmonté d’une flèche culminant à plus de cinquante mètres de haut. La structure intérieure est en fer décoré de papier doré et de motifs artistiques traditionnels. Il y a deux niveaux à la base, reliés par des escaliers. Le foyer est situé dans le hall principal du crématorium et recevra donc le phra kosa (cercueil royal) fait en bois de santal. L’édifice compte quatre porches situés dans l’axe des points cardinaux. Ce n’est rien moins qu’un chef d’œuvre de l’architecture siamoise, doré à la feuille et incrusté de pierres précieuses, une structure faite pour élever l’esprit de tous ceux qui pourront la voir.

En remerciement pour ses services rendus à la Nation, le roi a accordé à la princesse que soit dressé près du crématorium le septuple parasol blanc (sawetta-chatra) qui est l’un des plus prestigieux insignes de la monarchie (le nonuple étant réservé au roi lui-même).
Tout autour du site, il y aura également de nombreux septuples parasols dorés (de taille moindre), ainsi que, sur de hauts mâts, des cygnes sculptés (évoquant le lac Manasarovar, près du Mont Mérou), symbole de la sagesse et de la connaissance spirituelle.

Avec un budget évalué à plus de 300 millions de bahts, il aura fallu plus de six mois et de 300 à 400 artisans triés sur le volet pour réaliser l’ensemble du complexe funéraire. Un pavillon principal s’élève à l’ouest du crématorium, d’où Sa Majesté Rama IX présidera les rites religieux, entouré des membres de la famille royale, d’officiers de haut rang, de membres du Parlement et du corps diplomatique. Au nord et au sud du pavillon royal, se trouvent deux pavillons pour les hauts fonctionnaires, et sur les côtés quatre pavillons pour les moines psalmodiant les textes sacrés, ainsi que deux autres pavillons pour des officiels, membres de la cour et musiciens. Le site est entouré d’une barrière de bois suivant les quatre directions. Des chapiteaux auront été installés au nord de Sanam Luang, en face du «City Pillar Shrine» et le public pourra offrir des fleurs de bois de santal qui seront utilisées pour la crémation. Des écrans géants permettront de suivre la cérémonie à distance.

En principe, les sujets de Sa Majesté seront habillés de noir du 14 au 16 novembre, un signe de deuil vraisemblablement inspiré de la coutume occidentale. Il sera demandé aux établissements de loisirs de fermer provisoirement ou de réduire leurs activités. La radio et la télévision devront diffuser des programmes en conséquence. Le drapeau national sera en berne sur tout le territoire (administrations, entreprises d’Etat, écoles, universités…). Par la suite, du 18 au 30 novembre (de 9h à 21h), le public aura libre accès au site de crémation et pourra admirer cette œuvre colossale de plus près. Plus tard, l’ensemble des bâtiments sera démonté pour être remonté ailleurs, dans des lieux encore non précisés

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