Yiyi

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Avec l’aimable participation de Philippe Serve – Web


Fiche

Titre: YiYi
Année: 1999
Durée: 173′ (2h53)
Format: Couleur
Origine: Taiwan – Japon
Réalisateur: Edward Yang
Interprètes: Wu Nianzhen, Issey Ogala, Jonathan Chang, Elaine Jin, Kelly Lee, Ke Suyun

Synopsis

– Taipei aujourd’hui. Voici la famille JIAN: le père NJ (Wu Nianzhen), la quarantaine, travaille dans une société informatique qui vient d’engranger de gros profits mais se trouve menacée par l’arrivée de nouveaux programmes… La mère, Min Min (Elaine Jin) qui hésite à aller suivre une retraite dans un temple… Ting Ting (Kelly Lee), la fille adolescente, calme, réservée, timide… Yang Yang (Jonathan Chang), le petit garçon de 8 ans que les filles n’arrêtent pas d’embêter (il le leur rend bien)… A-Di, le frère de Min Min, courant toujours après l’argent et qui épouse dès la première scène la jolie Hsiao Yen,enceinte de quatre mois…
Et puis il y a la grand-mère (la mère de Min Min et A-Di)…
Juste après le mariage de A-Di et Hsiao Yen, l’aïeule tombe dans le coma… Alors que chacun, selon les recommendations médicales, se relaie à son chevet pour lui parler (sans y parvenir), la vie avance…
NJ lie amitié avec un possible partenaire commercial japonais, Ota (Issey Ogala), homme plein de sagesse et de tranquillité, et retrouve son ancien amour de jeunesse, Sherry (Ke Suyun), 30 ans après l’avoir brusquement quittée… Ting Ting tombe amoureuse pour la première fois, de « Bouboule » (mais il est grand et mince…), le petit ami de son amie (et voisine de palier) Lili, entame une idylle avec lui après qu’il ait été rejeté par Lili et avant qu’il ne la laisse à son tour pour retourner vers Lili, puis qu’il ne commette un crime… Yang Yang, lui, continue de se faire harceler par les filles, fabrique des « bombes » à eau, refuse de prendre son tour de parole auprès de sa grand-mère et interroge son père sur la « vérité »…

Mon opinion
Un mot risque de revenir beaucoup dans cette critique. Celui de « miracle ». Vous voilà prévenus…
Comment expliquer autrement cet état de grâce qui saisit le spectateur dès le premier plan du film pour ne plus jamais le lâcher jusqu’au dernier ? Comment comprendre que des salles entières d’Occidentaux se ruent à un film taiwanais, en VO, de près de 3 heures et en ressortent, sans exception, émerveillés ? D’où vient notre attachement instantané, notre amitié, pour ne pas dire notre amour au sens le plus noble du terme, pour ces personnages aux noms pour la plupart affectueusement redoublés: Ting Ting, Yang Yang, la mère Min Min et le père NJ ?
Le film n’a pas commencé depuis cinq minutes que nous avons l’impression de les connaître depuis déjà longtemps.
Identification du spectateur aux personnages ? Sans doute, mais n’est-ce pas là justement une autre manifestation de ce miracle ? Se sentir si proche, si lié à des personnages de nationalité, de civilisation, d’âge, de sexe si différents n’est guère fréquent, le moins qu’on puisse dire. Et c’est aussi ce que semble ressentir NJ dans son amitié imprévue avec le Japonais Ota (dont il ne voulait pas entendre parler « a priori »)…
Mais si le spectateur se retrouve ainsi « dans » la famille Jian, c’est aussi et surtout que celle-ci présente des « êtres humains » avant tout qui, tous, ont profondément quelque chose l’un de l’autre. Jusqu’à répéter, à des années de distance, les mêmes faits, les mêmes gestes. Ainsi, dans cette très belle scène où NJ et son ancien amour de lycée, Sherry, se remémorent à Tokyo le jour où il lui prit la main pour la première fois (geste qu’il refait 30 ans plus tard) et où l’on voit, en montage parallèle, Ting Ting, sa fille si douce et timide, vivre exactement le même instant à Taipei avec « Bouboule »…
A un autre moment, NJ remarque que Yang Yang, son petit garçon, lui ressemble beaucoup et souhaite être son « ami ». YI YI est un peu la déclinaison d’une seule entité humaine à divers âges de la vie.La grand-mère joue un role important de catalyseur dans cette affaire. Elle est à la fois le passé et la connaissance (que lui dire alors qu’elle sait déja tout ?), le présent par son coma qui oblige chacun à se retrouver seul avec elle (c’est à dire avec soi-même), et le futur, que sa mort libèrera, laissant les êtres transformés (NJ), mûris (Yang Yang) et apaisés (Ting Ting)…

Edward Yang s’était révélé aux critiques occidentaux (davantage qu’au grand public) grâce à A Brighter Summer Day en 1991, encensé et instantanément classé comme une des oeuvres phares de la fameuse Nouvelle Vague taiwanaise dont Yang fut avec Hou Hsiao-hsien le fer de lance. C’est dire si la suite de sa carrière était attendue avec impatience. Mais de documentaires en film non sortis sur nos écrans (« That Day on the Beach », « Taipei Story », « Terreurs », « Confusion chez Confucius », « Mahjong » avec l’actrice française Virginie Ledoyen), on se demandait si Edward Yang confirmerait un jour le coup de maître de A Brighter Summer Day. Et voilà qu’il nous offre YI YI ! Peut-être que le cinéma est en crise à Taiwan, mais que l’on songe seulement aux chefs d’oeuvre sortis de la petite île ces trois dernières années et arrivés sur nos écrans: The Hole de Tsai Ming-liang, Les Fleurs de Shanghai de Hou Hsiao-hsien et YI YI… Ni le cinéma français, ni même le cinéma US ne peuvent se vanter d’avoir sorti ainsi dans le même temps trois « classiques instantanés » !

Taiwanais, YI YI ? Oui, certes. Et pourtant, au-dela des détails vestimentaires (les uniformes des écoliers), des décors (Taipei et ses voies rapides), des comportements (le mélange tradition chinoise-influence de 50 ans d’occupation japonaise, occidentalisation au travers des photos des Beatles, de Bob Dylan, des McDos, des N-Y bagels, des posters de Batman et Robin, etc..), c’est pourtant bien une histoire universelle qui nous est contée, une famille comme il en existe sous toutes les latitudes, y compris la nôtre… Et comment pourrait-il en être autrement puisque ce film parle de vie, de mort, d’amour, d’amitié, d’espoirs, de rêves, de regrets, de rires, de larmes, de petits garçons et de petites filles n’arrêtant pas de se chamailler, de jeunes amoureux se disputant pour mieux se retrouver, d’adultes englués dans leurs problèmes professionnels et leur passé sentimental jamais résolu, une vieille femme dans le coma, une moitié de vérité qui nous échappe sans cesse jusqu’à ce qu’un gamin irrésistible ne nous la fasse voir enfin ?…

Ce film, apparemment privé d’histoire, mais pas d’histoires, qui déroule sa trame autour non pas d’un « centre » mais d’un axe (la grand-mère) est aussi miraculeux dans sa mise-en-scène. Comment Edward Yang parvient-il donc à ne pas « lâcher » son film une seule seconde, d’un seul plan, sur une telle durée ? Tout s’enchaîne à merveille aussi sûrement et de façon aussi captivante que le « thriller » le plus haletant. Et pourtant YI YI pointe loin de ce genre ! Toute la gamme des émotions est utilisée par le cinéaste, magnifiée par les acteurs, ressentie par les spectateurs. Les scènes de Yang Yang à l’école nous font franchement rire et son adresse à sa grand-mère le jour de ses funérailles (il refusait d’aller lui parler pendant son coma) carrément pleurer…

Les instants les plus dramatiques ne sont jamais appuyés. Juste montrés tels qu’ils sont et dans une durée limitée, avortant ainsi toute tentation de pathos: l’accident de la grand-mère, la dépression de Min Min puis, plus tard, celle de NJ, les larmes d’humiliation de Ting Ting, l’accident ou plus vraisemblablement la tentative de suicide (on ne saura pas avec certitude) de A-Di, la douleur et la frustration de Sherry… De même, les gags ou moments de comédie apparaissent comme des flashes, aussi « petits » mais aussi « vifs » que leur initiateur principal, Yang Yang…

Ce Yang Yang, il faut en parler un peu plus tant il imprime le film de sa présence. Chacune de ses apparitions relève là encore du miracle. Avec sa bouille toute ronde, sa coupe de cheveux en hérisson, ses moues à croquer, il incarne tout à la fois la beauté, la bonté et l’intelligence du film. C’est lui (avec le Japonais Ota) le philosophe du film. Trouvant injuste que tout un chacun n’ait droit qu’à la moitié de la vérité (puisque nul ne peut apercevoir son propre dos), il résoud génialement le problème en photographiant la nuque des gens. « Je leur montre ce qu’ils ne peuvent voir  » explique-t-il avant d’affirmer devant le cercueil de sa grand-mère que ce sera désormais sa tâche dans l’existence…

Je voudrais signaler aussi la superbe utilisation par Edward Yang des reflets dans les vitres, fenêtres, mirroirs. Il superpose à plusieurs reprises diverses images par ce biais, l’extérieur (les boulevards de Taipei la nuit, traversés par les phares des voitures, par ex.) et l’intérieur (bureau, restaurant…). Il arrive ainsi à projeter sur l’ombre de Min Min, vue en pleurs dans la pénombre de son bureau, une lumière rouge extérieure qui clignote à l’emplacement précis de son coeur… Du grand art !

Si les personnages de YI YI sont si attachants, au-dela de leur universalité, ils le doivent aussi à ceux chargés de les faire vivre à l’écran.
Le petit Jonathan Chang (Yang Yang) est tout simplement fabuleux et se place d’emblée parmi les « enfants inoubliables » du cinéma. On ne l’oubliera pas de sitôt, assis sur la cuvette des WC, s’entraînant à l’apnée dans l’évier de la salle de bains, mettant tout un stratagème au point pour remplir ses ballons d’eau et, surtout, outre la superbe scène finale de son discours à sa grand-mère morte, cet instant magique où il admire la petite fille qui ne cesse de le persécuter. Lorsqu’elle arrive en retard à la projection d’un documentaire sur les phénomènes atmosphériques, Yang Yang ne voit d’abord d’elle que ses jambes, ses soquettes, sa jupe qui se soulève et laisse apercevoir sa culotte blanche, instant tout à la fois érotisé et de pure innocence. Puis, ne trouvant où s’assoir, elle reste plantée entre le petit garçon et l’écran, tandis que le documentaire explique comment naissent les (vrais) coups de foudre sur grand renfort de tonnerre et d’images de nuages qui défilent sur la silhouette en « ombre chinoise » de la petite fille… Admirable ! Le visage de Jonathan Chang a cet instant est, une fois de plus, un miracle…
NJ, le père, que l’on voudrait pour ami, est superbement incarné par Wu Nian-zhen.Plus auteur qu’acteur (il écrivit les scénarios de « That Day on the Beach » d’Edward Yang en 83 et celui de « Poussières dans le Vent » de Hou Hsiao-hsien en 86 notamment), il impose une présence aussi discrète que chargée d’humanité et d’émotion.La manière qu’il a de se tenir les bras croisés nous « accroche » de suite. Il y a en lui quelque chose du grand Chishu Ryu, l’acteur fétiche de Yasojiro Ozu. Le même calme, la même douceur, la même bonté exceptionnelle…
Kelly Lee, nouvelle venue, joue Ting Ting, la jeune fille s’éveillant aux sentiments amoureux. Elle est merveilleuse de douceur et de timidité (sa voix d’adolescente est parfois si légère qu’elle ressemble à une brise à peine audible). C’est parce qu’elle s’attardait à rêvasser en regardant de son balcon Lili et « Bouboule » flirter, qu’elle a oublié de descendre la poubelle. Sa grand-mère le fera à sa place et aura son attaque… Personne ne sait que Ting Ting n’a pas accompli sa tâche ce soir là. La jeune fille elle-même n’en est pas très sûre. Elle a oublié ce qui s’est passé. Et culpabilise. Et tant que sa grand-mère ne se réveille pas pour lui accorder son pardon, Ting Ting ne peut plus dormir. La manière dont elle supplie sa mamie de se réveiller et de lui parler est poignante et le jeu de Kelly Lee très émouvant…Elle sera libérée de sa culpabilisation par le réveil « rêvé » de sa grand-mère. Certains détails de cette scène ne laisse pas de doute sur sa nature de rêve: l’aïeule est toute habillée et les diverses perfusions ont disparu de la pièce. Mais lorsque Ting Ting qui, enfin, a pu aller dormir, se réveille, elle tient à la main le petit papillon de papier que sa grand-mère vient de lui offrir… Alors, rêve ou réalité ? La mort de la grand-mère en cet instant précis offre une autre hypothèse: peut-être Ting Ting a-t-elle rencontré l’esprit juste libéré de sa grand-mère, son fantôme ?
Tous les autres interprètes sont au diapason, débordant d’humanité et de véracité.Elaine Jin (Min Min, la mère) est bouleversante dans la confession qu’elle livre à son mari: elle n’a rien à dire à sa mère dans le coma…

Le titre, YI YI, mérite explication. Il n’est pas, comme on pourrait le penser, le nom d’un personnage… »YI » en Mandarin signifie le chiffre « 1 » (un) et aussi « individuellement ». »YI YI » veut dire tout à la fois « Un, Un » mais aussi « Deux » (même si le chiffre 2 se dit « Er »). La chose devient plus évidente à la vision des idéogrammes correspondant respectivement à 1 et 2 (une barre horizontale pour « 1 »; deux barres parallèles pour « 2 »)…
Le titre « original  » anglais choisi par Edward Yang avant même le titre chinois, « A One and a Two », fait référence au compte du musicien lançant un morceau: « Et un ! et deux !… ».

En conclusion, je dirais que la seule différence entre un miracle « classique » et YI YI est que le premier ne se renouvelle pas. Alors qu’il suffit de retourner voir le second autant de fois qu’on veut pour, à chaque fois, y sourire à nouveau de bonheur ! Et, croyez-moi, dans ces conditions, 3 heures c’est vraiment trop court !!

Note: Le film a obtenu le Prix de la Mise en Scène au Festival de Cannes 2000.

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