Avec l’aimable participation de Philippe Serve – Web


Fiche

Titre: A brighter summer day
Année: 1991
Durée: 235′ (3h55)
Format: Couleur
Origine: Taiwan
Réalisateur: Edward YANG
Interprètes: Zhang Zhen (Chang Chen), Lisa Yang, Zhang Guozhu

Synopsis
– Eté 1959, Taiwan… Xiao Si’r (Zhang Zhen), l’un des cinq enfants de la famille Zhang, a 15 ans. Les Zhang sont originaires du Continent qu’ils ont quitté après la victoire de la Révolution communiste. Xiao Si’r ne réussit pas bien à l’école du soir et espère un transfert à celle de jour, plus réputée. Il traîne avec des copains, appartient à une « bande », tombe amoureux de la petite amie d’un jeune caïd en fuite. Pendant ce temps, son père connaît de gros problèmes avec la police secrète du Guomindang du dictateur Chiang Kai-chek…
Mon opinion

Mon opinion (critique qui ne cache rien du film)

Neuf ans avant Yi Yi (A One and a Two) et son grand succès cannois (Prix de la mise en scène) puis planétaire (sauf à… Taiwan où il n’est pas sorti !!), Edward Yang avait gratifié les cinéphiles qui eurent la chance de pouvoir le voir d’un premier chef d’œuvre, unanimement considéré comme l’un des films phares des années 90:
A BRIGHTER SUMMER DAY (« Une belle journée d’été » ).

Comme son compatriote Hou Hsiao-hsien, Edward Yang se sent très concerné par l’Histoire de l’île et par conséquent par les soubresauts politiques dont elle a été la victime durant tout le siècle.
Dans ABSD, il se penche sur le Taiwan du début des années 60. L’époque où la première génération post exile touche à l’adolescence… Je conseillerai d’effectuer un petit retour en arrière, indispensable pour bien comprendre ce film, comme la plupart de ceux de ses compatriotes.

Le film débute en nous montrant le jeune Xiao Si’r (Zhang Zhen), 15 ans, assister clandestinement au tournage d’un film, caché dans les coursives. Il se fait attraper mais parvient à s’enfuir après avoir volé une lampe torche…
Après cette entrée en matière, Edward Yang s’attache à dresser le portrait de ses protagonistes: les jeunes ados taiwanais, de souche continentale, venus ou nés sur l’île après le déferlement en 1949 de Chiang Kaï-chek, de son armée et de ses fonctionnaires fuyant le nouveau pouvoir communiste de Pékin…. Ces jeunes s’organisent en bandes rivales (ceux du « Parc » ou les « 217 ») qui s’affrontent avec régularité et violence.
Comme leurs parents, incertains de leur futur (quand retourneront-ils « chez eux » ?), les enfants ne savent pas quelle attitude adopter, à quelle identité se rattacher. Edward Yang symbolise ces zones d’ombres mentales par l’utilisation récurrente tout au long du film de la lampe torche volée par Xiao Si’r. Les premières scènes, en particulier, filmées de nuit, aussi bien en intérieur qu’en extérieur, sont ainsi éclairées. Ce procédé instille aussitôt une atmosphère de précarité et d’insécurité. On ne voit ainsi qu’une partie (toujours réduite) du champ cadré, le reste étant laissé dans l’ombre. Edward Yang reprendra l’idée de cette « part de vérité » des années plus tard dans Yi Yi…
Ces jeunes gens sont fascinés par les Etats-Unis: « Hou la « , remarque Cat, le jeune camarade de Xiao Si’r à la mère de celui-ci, « vous prenez un bain le matin, comme les Américains !  » avant de prendre congé sur un claquant « Good Bye ! « . Des USA fantasmés à travers le cinéma hollywoodien et surtout sa musique, le Rock n’ Roll. Cat, précisément, relégué à faire les parties vocales féminines (il n’a pas encore mué) dans un groupe qui enchaînent les ballades, rêve de chanter comme Elvis et se fait traduire les paroles de ses chansons par une des sœurs de Xiao Si’r. Le titre du film vient d’ailleurs de cet épisode. Dans sa célèbre chanson « Are you lonesome tonight ? « , le « King » prononce la phrase « A bright summer day », mais la sœur comprend « A brighter… » ce qui plonge d’ailleurs les protagonistes dans une perplexité grammaticale…

La présence et l’appui des USA n’est pas que culturelle, économique ou sportive (le basket-ball, sport pratiqué par garçons et filles à l’école et le base-ball dont les battes servent à s’affronter entre bandes, voire à frapper des professeurs…) mais aussi et avant tout militaire. L’armée taiwanaise est présente partout, des manœuvres ont lieu dans les champs, des colonnes de blindés passent dans les rues et les écoliers portent des chemises kakis… Ces écoliers qui ne portent pas de noms pour l’administration, mais des numéros (ainsi, Xiao Si’r est le 86089). Une déshumanisation qui reflète la dictature instaurée par le Guomindang de Chiang…

Autre présence encore lourde, celle du Japon qui a occupé et « nipponisé » l’île pendant un demi-siècle. L’architecture des maisons, notamment, rappelle ce passé encore récent… Comme le fait remarquer la mère de Si’r avec amertume: « Huit ans de guerre avec les Japonais. Maintenant, nous vivons dans une maison japonaise et écoutons de la musique japonaise. »

Face à l’embrigadement constant, qu’il soit officiel (le Guomindang) ou non (les bandes), Xiao Si’r tente de résister en affichant un certain individualisme. Il ressemble en cela à son père (alors que son frère a hérité du conformisme de sa mère). Un des amis de son père reproche à celui-ci de « coller » encore, douze ans après son arrivée à Taiwan, à son côté intellectuel et peu flexible de Shanghaien… Lorsque Xiao Si’r est injustement accusé de tricherie à l’examen, il vient défendre son fils et la notion même de Justice face à celle du Règlement et de la bureaucratie. Lorsqu’il confie juste après à son fils l’avoir envoyé à l’école pour qu’il reçoive une bonne éducation, résonne comme en un écho muet à son amertume la situation de ces centaines de milliers de Chinois exilés à Taiwan et qui croyaient y trouver Justice et Démocratie…
« Le but de l’éducation est d’enseigner la vérité de la vie et d’y croire. Si tu n’as pas assez de courage pour y croire, alors quel est le but de la vie ?  » Ne croirait-on pas entendre dans les propos du père de Xiao Si’r une réplique du magnifique Yi Yi, tourné près de 10 ans plus tard ? Et le père enchaîne, plus malicieusement par un dicton que Xiao Si’r ne comprend pas: « Penser avec un trou au milieu entraîne des maux de tête. »

Xiao Si’r va s’éloigner encore un peu plus du groupe après sa rencontre avec la jeune Ming dont il fait la connaissance à l’infirmerie de l’école. Chargé par le docteur de la ramener chez elle (elle a été blessée au pied par un camarade de Xiao Si’r en jouant au basket), il l’emmène au studio de cinéma où le réalisateur la remarque et lui propose de passer une audition. Elle hésite en raison de son petit ami qui risque de ne pas apprécier. Ce petit ami, Honey (les surnoms américains révèlent une autre influence des USA, influence qui se poursuit aujourd’hui encore à Taiwan où les jeunes croient nécessaires d’abandonner leurs beaux et poétiques prénoms chinois…), Honey, donc, est le chef de la bande du Parc, en fuite après avoir tué un jeune des « 217 »qui tournait autour de Ming…

Xiao Si’r et Ming développent vite une belle amitié, à la fois tendre, prude et ambiguë, traversé d’éclats de rire, toujours lorsqu’on ne les attend pas… Ainsi, dans le champ de manœuvres militaires: Ming demande au jeune homme pourquoi les garçons ont peur de l’armée. Xiao Si’r s’écroule, roule sur lui-même, fait mine de mourir touché par une balle et répond en riant: « A cause de ça. » Tout le talent d’Edward Yang est présent dans cette magnifique scène: légèreté de la forme et profondeur du fond…
Ming aime à comparer Xiao Si’r à Honey, ce qui flatte le jeune homme, vu l’aura du jeune caïd en cavale: lui aussi est honnête, ne supporte pas l’injustice et considère comme son devoir de redresser les choses qui vont de travers…
On s’attache très vite aux deux adolescents tant leur douceur passe l’écran. Edward Yang sait particulièrement utiliser leurs beaux visages dans de rares gros plans. Ainsi celui, sublime, de Ming, son visage face à la caméra, noyé de larmes. Le plan succédant à une scène où sa mère a été emmenée à l’hôpital après une grosse crise d’asthme, ces larmes semblent évidentes. Erreur ! elles ne sont que factices, Ming étant en train de passer son audition cinématographique… « Attention !  » semble nous prévenir le réalisateur, ce que l’on voit ne correspond pas toujours à ce que l’on croit et inversement… La suite du film nous prouvera qu’il fallait entendre cet avertissement.

Le retour au bercail de Honey donne lieu à une séquence magnifique… Le jeune homme, habillé en uniforme noir de marin, d’abord seulement une silhouette dont on ne verra que tard les traits du visage, dégage immédiatement un charisme que son allure frêle ne fait que paradoxalement renforcer. Edward Yang renforce l’effet en le plongeant, tâche sombre, au milieu d’une harmonie de couleurs pastelles. Superbe image… On voit tout de suite avoir affaire à un « dur », intransigeant mais noble. Il arrive pour sauver la mise à Xiao Si’r, menacé de se faire rosser par ses hommes pour trop traîner autour de Ming. Honey parle avec lassitude, désabusement et fermeté tout à la fois…
Honey est un rebelle sans peur… Le soir d’un concert de rock, alors que tout le monde se fige sur les accords de l’hymne national (même à l’extérieur du bâtiment), lui avance, provocateur, vers la bande des « 217 » et leur chef… La provocation, il la poussera jusqu’au bout, jusqu’à son meurtre, qui finira par ressembler à un suicide … La mort tragique de Honey (une longue séquence magistrale, encore une fois filmée la nuit) enchaîne avec une scène ou Edward Yang manifeste son talent pour le contre-point: Ming et Xiao Si’r se retrouvent à l’école, plongés tous deux dans une profonde tristesse. Mais le réalisateur les fait passer devant une fanfare en train de répéter un morceau particulièrement guilleret… Là encore, l’effet obtenu n’en est que plus intense…

Xiao Si’r, parti au début du film sur une mauvaise voie va soudain bifurquer. Rentrant un soir tard en vélo, il croise la route du commerçant toujours ivre et méchant qui refuse de faire crédit à sa famille. Xiao Si’r s’empare d’une pierre pour le frapper mais lorsque l’homme tombe de lui-même à l’eau, victime d’une attaque, l’adolescent se précipite pour le secourir et le sauver…
Pourtant, il traîne encore avec la bande du Parc et assistera, témoin terrorisé, à un terrible affrontement des deux bandes dans lequel Sandong, l’assassin d’Honey, trouvera la mort à son tour. L’agonie de ce dernier (nouveau recours à la lampe-torche comme seule source d’éclairage) est terrifiante de réalisme…

En même temps que Xiao Si’r subit cette mutation interne (largement provoquée par son désir amoureux envers Ming), son père est arrêté par la redoutable police secrète et interrogé sans relâche sur ses connaissances « continentales », forcé à écrire ses « confessions « . Plus tard, revenu chez lui, ayant perdu son travail, brisé, il sera victime d’hallucinations d’ordre paranoïaque…
Xiao Si’r est renvoyé de son école mais décide de recouvrir son honneur en intégrant l’établissement de jour… La découverte de la trahison sentimentale de Ming et de son meilleur ami, Ma, fils d’un Général, lui tombe dessus comme une bombe… Essayant de « récupérer » Ming dont il est vraiment amoureux, lui proposant d’être pour elle ce qu’était Honey, il se fait traiter d’égoïste (ce n’est pas la première fois), accusé de vouloir changer les autres. Eux, comme le lui dit Ming, ne veulent pas changer car ils ne peuvent pas, s’assimilant ainsi au « Monde « qui ne change pas « .

La fin, tragique, désespérée, où Xiao Si’r tue Ming, presque par accident, restera comme une séquence d’anthologie ! Une merveille de maîtrise, de dépouillement et d’émotion…
L’acte laisse tout le monde sur le carreau… le spectateur en tête.
Un panneau nous apprend qu’en 1961, Xiao Si’r fut condamné à mort (à 15 ans !!). L’affaire eut un retentissement énorme dans l’île, déclenchant un débat public. La sentence fut commuée en 15 ans de prison et Xiao Si’r fut libéré à l’âge de 30 ans…
Car, oui, Edward Yang s’était inspiré d’un fait authentique, arrivé dans sa propre école…

Je le répète, ce film est un chef d’œuvre qui file ses quasi 4 heures sans qu’on s’en aperçoive. Le dernier quart d’heure est d’une terrible puissance et ne peut que vous tirer les larmes des yeux…
Si la mise en scène d’Edward Yang est absolument magnifique de bout en bout, il faut aussi louer ses jeunes interprètes. A commencer par Zhang Zhen, fascinant, au très beau visage expressif et au jeu plein de délicatesse et d’intelligence. On le retrouvera dans un autre film d’Edward Yang (toujours inédit en France) « Mahjong » (aux côtés de Virginie Ledoyen) puis, après ses deux ans de service militaire, dans le superbe Tigre et Dragon d’Ang Lee où il interprète magnifiquement Lo, l’amoureux de la jeune et belle Jen (Zhang Ziyi) puis dans Betelnut Beauty (Ai ni, ai wo) de Lin Cheng-sheng.

A BRIGHTER SUMMER DAY ne doit être raté en AUCUN cas si l’occasion se présente à vous de le voir !

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