Millenium Mambo

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Avec l’aimable participation de Philippe Serve – Web


Fiche

Titre: QIAN NIEN MEN BO
Année: 2001
Durée: 105′
Format: couleur
Origine: Taiwan
Réalisateur: HOU Hsiao-Hsien
Interprètes: Shu Qi, Jack Kao, Tuan Chun-hao

Synopsis

– Vicky est l’un de ces oiseaux de nuit. Travaillant dans un bar, elle vit avec Hao-hao, un garçon qui vivote de menus larcins, se drogue, se montre amoureux fou et maladivement jaloux et n’hésite pas à la brutaliser. Vicky va alors balancer entre lui et Jack, plus âgé et donc plus mûr, aussi peu recommandable (il pratique des activités maffieuses) mais plus attentionné, plus discret aussi dans ses éventuels sentiments pour la belle Vicky.

Mon opinion

– Hou Hsiao-hsien nous avait laissés émerveillés devant ses magnifiques Fleurs de Shanghai (Hai shang hua) en 1998, fleurs poussées dans la Chine de la fin du 19ème siècle. Quatre ans plus tard, le plus célèbre réalisateur taiwanais nous revient avec MILLENIUM MAMBO.

Fini (du moins provisoirement), le regard porté sur son enfance ou sur l’Histoire de Taiwan à travers sa brillante trilogie (La Cité des douleurs, Le maître de marionnettes, Good Men, Good Women). Aujourd’hui, HHH se penche sur les jeunes de l’île, projet sur lequel il s’est lancé dès Fleurs de Shanghai terminé et qui devrait nous valoir quelques autres films puisqu’il annonce en « avoir » pour au moins 10 ans avec ce thème… Le Taiwan contemporain avait déjà été le thème de l’excellent « Good Bye South, Good-Bye » mais cette fois c’est plus précisément la jeunesse désœuvrée de ce début de siècle qui se retrouve dans l’œil du collimateur de maître Hou.

MILLENIUM MAMBO était bien sûr très attendu et la présence en tête d’affiche de la nouvelle coqueluche du cinéma asiatique, la très belle Shu Qi, ne pouvait que rendre cette attente encore plus impatiente. A l’arrivée, le film ne déçoit nullement et se révèle une nouvelle merveille. Bien sûr, beaucoup de spectateurs, peut-être même une majorité (aussi bien en Occident qu’en Asie) s’y ennuieront à mourir, ne supportant pas l’extrême lenteur du film et une histoire où il ne se passe rien… Mais ceux qui « entreront » dans le film, qui se laisseront prendre par son charme, envoûtés par le génie de HHH, ceux-là seront aux anges et en ressortiront éblouis. Une fois de plus… Malgré son incroyable lenteur hou hsiao-hsienne, le film montre une telle intelligence, finesse et pudeur ! Pas un plan de gratuit ici et le film dégage (comme dans les autres HHH) une sorte de grâce, une magie si intimement entrelacée de mélancolie…

Immergé pendant plus de deux ans dans la jeunesse taiwanaise d’aujourd’hui, HHH a observé ce petit monde et y a rencontré une jeune femme, Vicky, qui lui a raconté son histoire… Taiwan, on le sait, est sorti voici une quinzaine d’années de décennies de dictature. Si la tradition chinoise y demeure toujours extrêmement présente (davantage que sur le continent), la modernité et l’influence de l’occident prennent de l’importance. Les discothèques assourdies de musique techno et les drogues circulant parmi des jeunes errant sans autre but apparent que de « passer le temps » le démontrent assez bien.
Vicky (incarnée dans le film par Shu Qi) est l’un de ces oiseaux de nuit. Travaillant dans un bar, elle vit avec Hao-hao (Tuan Chun-hao), un garçon qui vivote de menus larcins, se drogue, se montre amoureux fou et maladivement jaloux et n’hésite pas à la brutaliser. Vicky va alors balancer entre lui et Jack (Jack Kao), plus âgé et donc plus mûr, aussi peu recommandable (il pratique des activités maffieuses) mais plus attentionné, plus discret aussi dans ses éventuels sentiments pour la belle Vicky.
Que le spectateur n’attende pas de HHH une quelconque étude psychologique, totalement absente du film. Et surtout pas de démonstration lourdingue. HHH sait utiliser à merveille les non-dits , les ellipses , les hors-cadres ! Ces derniers notamment possèdent une force magistrale (habituelle dans les œuvres du cinéaste mais rare ailleurs), s’insérant dans les longs plans-séquences qui constituent l’image de marque du cinéma de Hou. Tantôt en ouverture de scène, tantôt dans son cœur même, tantôt en conclusion, cette importance accordée à « ce qui se passe à côté » laisse au spectateur sa liberté et maintient en éveil son intelligence…

L’utilisation de la voix-off de Shu Qi (qui sert de « narratrice » et parle d’elle-même, à savoir le personnage de Vicky, à la troisième personne d’une manière très durassienne) avec un texte décalé par rapport aux événements montrés à l’écran contribue également à créer un très fort sentiment de mélancolie. On pourrait dire que le décalage voix-off/images constitue un autre genre de hors-cadre, puisque ce qui est évoqué par la voix de la narratrice n’est pas montré ou le sera plus tard, à moins qu’il ne l’ai été avant.
Autre effet récurrent dans les œuvres de Hou, les brusques et brefs éclats de violence (ici entre Hao-hao et Vicky ou en discothèque), déjà notés par exemple dans La Cité des douleurs ou même « l’opiacé » Fleurs de Shanghai… Les dialogues peu nombreux ont pour conséquence de rendre ceux présent plus précieux, encore une fois par leur non-dits ou par leur signification en creux. Du coup, la voix-off déjà évoquée acquiert une qualité tout à la fois littéraire et faiseuse de sens. Sans cette voix qui raconte l’histoire dix ans plus tard (en 2011), les personnages seraient certainement victimes d’une lissitude elle-même génératrice de désintérêt… Alors que là, la distance installée entre le spectateur et Vicky (principalement) instaure cet effet d’étrangeté, de poésie et de douce mélancolie, voire parfois de franche tristesse. Le débit volontairement monotone et presque mezzo voce de la narratrice exprime toute la lassitude du personnage et, au-delà, de cette jeunesse taiwanaise que Hou ne cherche pas à comprendre (impossible), seulement à montrer. En cela, MILLENIUM MAMBO doit aussi être vu comme un travail documentaire de première importance car unique en son genre en ce qui concerne la production cinématographique de l’île.

J’ai parlé de tristesse, de mélancolie. Dira-t-on jamais assez combien ces sentiments hantent le cinéma chinois (la RPC et H-K n’y échappent pas, de même que leur littérature) aussi sûrement que l’âme russe ? Et personne mieux que Hou Hsiao-hsien (à l’exception notable de Wong Kar-wai à Hong-Kong) ne sait mieux traduire à l’image ces sentiments indicibles par le biais d’une lenteur pleine de sensualité, sublimement exprimé par la façon dont les acteurs fument (ici Shu Qi, sorte de pendant féminin sur ce point de Tony Leung Chiu-wai, l’acteur fétiche de Wong Kar-wai et meilleur fumeur à l’écran…).

Vicky est une superbe « fleur de Taipei  » dont on sent pourtant que si l’aspect extérieur resplendit, l’intérieur, lui, se fane rapidement, aspiré par le vide de l’existence. Ce vide résulte-t-il de la démocratisation mêlée d’occidentalisation accélérée de Taiwan ? On pourrait presque le penser. A l’idéal des générations précédentes (dont celle de HHH ou d’Edward Yang, autre grande figure de la Nouvelle Vague taiwanaise) que constituait la lutte pour plus de liberté et de démocratie contre le pouvoir dictatorial du Guomintang, rien n’a succédé. La crise économique venue s’ajouter au désenchantement post-euphorie, plus rien ne semble devoir mobiliser l’énergie de la jeunesse qui se laisse griser par les musiques techno et les drogues dans une société où l’argent et la réussite sociale qu’il promet ne fait qu’accélérer le développement de l’individualisme.

HHH nous livre une fois de plus une leçon de mise en scène purement magistrale. Regardez donc les deux séquences qui encadrent le film. Celle d’ouverture, avec Vicky filmée de dos par une caméra qui la suit alors qu’elle avance d’une démarche fluide et au ralenti le long d’une arcade en forme de tunnel. Tandis que la voix off nous annonce « C’était il y a dix ans déjà, en 2001 », Vicky se retourne plusieurs fois vers le spectateur, souriante, légère, apparemment heureuse et libre. Indiscutablement l’une des plus belles séquences d’ouverture que l’on puisse imaginer et qui laisse déjà le spectateur sous le charme…
A l’autre bout de la boucle, HHH nous offre un très long plan fixe d’une beauté absolue. Nous sommes à Okinawa, au Japon. Une rue, saisie dans sa longueur, sous la neige, surmontée d’une pancarte qui enjambe l’espace d’un trottoir à l’autre. Nulle âme, sauf quelques oiseaux noirs qui virevoltent, se posent, redécollent, reviennent, symboles de cette jeunesse taiwanaise ne tenant pas en place mais tournant en rond sans pouvoir s’envoler vers un printemps absent, tranchant sur le décor, comme exilés à jamais à l’intérieur de leur propre monde…

Il me faut ajouter que comme d’habitude chez Hou, la musique (primordiale) est remarquable et l’auteur de ces lignes est pourtant peu amateur de techno…
Quand à l’interprétation, aux côtés du fidèle et sobre Jack Kao et du nouveau venu Tuan Chun-hao, Shu Qirouve qu’elle n’a pas seulement un visage de déesse mais possède aussi un réel talent de comédienne. Ayant très peu de dialogues (voix-off excepté), c’est par son jeu corporel et surtout facial qu’elle convainc. Rien de spectaculaire. Au contraire, une très grande simplicité ouvrant sur une crédibilité totale, qu’elle sourit (un vrai soleil !) ou qu’elle pleure. Et quelle sensualité dans ses gestes ! Elle devrait jouer à nouveau dans le « Millenium Mambo 2 » que nous promet HHH et on s’en réjouit d’avance…

Hou Hsiao-hsien est aujourd’hui l’un des très rares cinéastes capables de nous parler de presque rien avec génie, élégance, beauté et une suprême intelligence.
On attend la suite… Quand vous voulez, maître Hou !

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